La balle était en or ... (nouvelle)

© Michel Goubin
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Un timide rayon de soleil couchant éclaira soudain la salle. Le silence était épais, feutré... Une mouche, sans doute réveillée par ce brusque éclat de lumière, se mit à reprendre son vol aussi aléatoire que bruyant, et vint se cogner à la fenêtre . Assise derrière son comptoir - on n'apercevait que le sommet de sa tignasse jaune qui dépassait -, Agnès s'activait à tourner religieusement les pages de son magazine à scandales préféré. A chaque page tournée, les volutes du papier d'Arménie qui se consumait à côté d'elle, se tordaient un instant avant de repartir, rectilignes , vers le plafond . Il allait bientôt faire nuit, et le bar du "Morne Engoulevent" se remplirait de ses habitués. Mais pour l'instant, la salle était baignée d'un calme total, très inhabituel pour ce lieu que je connaissais d'ordinaire si plein de vie et de chaleur .

Le hasard de mes affaires m'avait amené dans le quartier en début d'après-midi, et je me trouvais ainsi à ma table bien plus tôt que d'habitude . Sans crier gare, Agnès me lança quelques mots par dessus son comptoir . Mais la surprise m'ayant empêché d'en saisir le contenu, je dus la faire répéter. Elle releva la tête et me dit d'un ton très pénétré:
- Paraît qu'il est amoureux d'une traînée…
- Qui ça ma belle ?… répondis-je distraitement, tout entier absorbé par le manège imbécile de la mouche qui s'acharnait à vouloir traverser la vitre .
- Ben tiens… Charles pardi!
- Charles… Mais Charles qui, ma tendresse?
Agnès se releva et me regarda avec un mélange d'incrédulité et d'apitoiement, se demandant sans doute même si je ne cherchais pas à me moquer d'elle…
- Mais il sort d'où celui-là ? tsss… Mais le Prince pardi ! Le mari de Lady Di !
- Le mari de Lady Di ! je vois… Excuse-moi, j'avais la tête ailleurs… ha bon, il est amoureux le Prince Charles…
- C'est juste ce que je viens de te dire!…
Nous allions sans doute continuer ce passionnant échange, lorsque la porte s'ouvrit à la volée, laissant le passage à mon très vieil ami Philibert Motaro, qui se fendit d'un grand sourire lorsqu'il m'aperçut .

- Tiens, tu es déjà là?
- Eh oui, tu vois ! J'ai fini tôt aujourd'hui, alors plutôt que de faire un aller-retour inutile jusqu'à chez moi, j'ai préféré venir directement, histoire de bavarder avec notre douce Agnès !

Nous échangeâmes quelques propos badins sur la sus-dite, ce qui nous valut en échange un " Vous êtes que des cons!"…
Après avoir remercié la charmante, je me tournai vers Philibert.
- Alors, quoi de neuf ? ?
- Figure-toi que j'ai trouvé chez moi un stock de négatifs de photos que mon père avaient prises au club-house, et j'en ai fait retirer quelques-unes . Tu veux voir ?
- Elles ne doivent pas être récentes…
- Ha non bien sûr, mais on reconnaît quelques unes des figures qui ont fait le club, et ça fait tout drôle somme toute de revoir tous ces gens, morts hélas aujourd'hui pour la plupart .

Philibert étala quelques épreuves sur la table, tandis qu'Agnès apportait notre commande .
- Tiens c'est des photos ? Je peux ?
Elle se saisit de quelques-unes, pendant que je regardais attentivement les autres . Par dessus mon épaule Philibert faisait quelques commentaires .
- Tu vois un peu la tête qu'il fait ton père sur celle-là ! Et le coup d'œil qu'il lance au mien!
- Effectivement! Sans doute avait-il pris une raclée en net…
Et dans un ensemble parfait, nous ajoutâmes tous les deux au même instant:
- Comme d'habitude !
Et ce fut à la fois dans la plus franche gaieté et dans une grande émotion que nous passâmes en revue la vingtaine de photos que Philibert avait fait refaire… Les visages de tous ces joueurs, pour la plupart de la génération de nos parents, sortis par un très grand hasard du néant dans lequel ils étaient enfouis, s'animaient, reprenaient vie, pour quelques instants, le temps de rappeler à leurs sujets quelque anecdote, quelque détail savoureux…
- Tiens ! On dirait Théodore Paquet ! intervint Agnès qui, se penchant sur la table , pointait son index sur l'une des silhouettes…
Philibert sembla interloqué par la remarque de la serveuse…
- C'est bien lui… répondit-il… Mais comment se fait-il que tu connaisses le vieux Théodore ? Tu devais être à peine née quand il est mort, le pauvre diable .
- Ben non !… J'avais que huit ans, mais je me souviens bien de lui, vu que mon père lui servait souvent de caddie, à la fin , quand il ne pouvait plus trop tirer son chariot … Et puis, malgré mon âge, il m'appelait Mademoiselle, et me donnait toujours plein de bonbons à l'anis ; alors tu penses si je m'en souviens de Monsieur Paquet!
- Tiens mais c'est vrai ça que ton père l'a fréquenté de près !
Le regard de Philibert se perdit un instant … était-ce vers de fugaces souvenirs, ou plus vraisemblablement vers les mystérieuses profondeurs du corsage d' Agnès qui restait penchée au-dessus de la table …
- Tu l'as connu toi, le vieux Théodore ? me demanda - t -il en se retour-nant vers moi brusquement.
Curieusement ce nom-là ne me disait rien, ni son visage non plus… Il est vrai que je n'étais revenu à Saint-Louis qu'après le décès de mon père, et des pans entiers de l'histoire du club m'étaient totalement inconnus .
- Non… J'ai dû arriver au club assez longtemps après sa mort…
- C'est bien possible en effet ! Un sacré bonhomme tu sais… Mais, tu as quand même entendu parler de l'histoire incroyable qui lui est arrivée ?
- Non non ! Pas davantage je t'assure !
- C'est pas possible ! Tu as cinq minutes ? Elle mérite vraiment d'être racontée ! Tu la connais toi, Agnès ?
- Oui, enfin non, je ne me souviens plus trop …
- Alors mes enfants, écoutez ! Agnès s'il te plaît, va me chercher de quoi mouiller mes cordes vocales…

Pendant que la serveuse s'affairait derrière son comptoir, je me repenchais sur la photo pour essayer de réveiller un quelconque souvenir, mais le visage de ce fameux Théodore ne me rappelait vraiment rien…
- Tu sais, reprit Philibert, le Théodore, c'était un joueur exceptionnel . Non que son jeu fût particulièrement brillant, mais pendant les quarante ans au cours desquels il a hanté les allées de notre club, il a représenté une image du golf tout à la fois complètement originale et superbe .
Ayant assisté au premier essor du golf en France, il avait inauguré ou avait été invité sur bon nombre de ces tout premiers parcours de prestige que sont ceux de Dinard, de Megève ou de Biarritz . Il ne jouait pas au golf… Cela se situait bien au-delà du jeu . Il vivait le golf ! Il y trouvait comme un point de convergence de toutes les valeurs auxquelles il croyait, de toutes les énergies (parfois antagonistes) qui l'animaient . Tout à la fois une gymnastique intellectuelle, et une pratique philosophique . Tu as déjà vu ces Chinois qui dans des lieux très banals et peuplés, parviennent à se sentir seuls au milieu de centaines d'autres personnes pour développer des mouvements de Tai Ji Quan… Eh bien chaque fois que je les vois aujourd'hui filmés pour la télévision, ou photographiés dans les magazines, je repense au vieux Théodore . À la sérénité dont il savait faire preuve en toutes circonstances de jeu ! Imagine… Quand on lui demandait à l'issue d'une partie s'il avait bien joué, il se mettait presque en colère et répondait quand tout s'était bien passé qu'il n'avait pas joué , mais que oui, ce jour-là, "la complète harmonie qui avait existé entre son poignet et son talon droits" lui avait été bénéfique . Au contraire son avant-bras gauche avait pu "éprouver une profonde aversion pour le shaft du fer huit", ou son putter "un certain désamour pour l'herbe des greens"… Je te jure, c'est textuel ! D'une parfaite simplicité, d'une viscérale honnêteté, il faisait l'honneur et la fierté du club de Saint-Louis . En 1959, comme tu le sais peut-être, eut lieu la première édition de la "Pastorale de Saint-Benoît", et les administrateurs de l'époque, sans doute pour frapper les imaginations, et pour assurer une publicité hors du commun à cette compétition qui devait devenir la classique que l'on connait, avaient décidé d'offrir au meilleur score en brut, une boîte de balles…
- Vachement original ! ne put s'empêcher de remarquer Agnès, qui après avoir déposé nos consommations sur la table, s'était assise à côté de Philibert. C'est vrai quoi, ils auraient pu se contenter d'offrir un putter, ou même une serviette de toilette! ajouta-t-elle en gloussant... Tandis qu'une boîte de balles, ça c'est la classe !
Philibert leva les yeux au plafond…
- Agnès… Tu fais semblant, ou tu es réellement née comme ça ?…Tu ne pourrais pas me laisser raconter tranquillement, non ? C'était une boîte, oui, mais pas de balles ordinaires mon petit chat… Une boîte de balles... en or ! Tout en or !
Tu imagines que pour une belle publicité, ce fut une belle publicité ! Pense un peu à la fièvre qui régna lorsque le bruit se propagea dans le cercle assez restreint de l'élite golfique de l'époque … Trois balles en or… pour un golfeur professionnel c'était un trophée de grand prestige, alors tu peux imaginer ce que cela représentait pour un amateur : une petite fortune ! Car il faut préciser que la "Pastorale de Saint Benoît" avait été ouverte à vingt amateurs de première série (dans ces années-là on disait de classe A), qui pour être sélectionnés, devaient être d'abord proposés par leurs fédérations régionales .
Il y eut tellement de pros à s'inscrire, qu'il fallut procéder à un tirage au sort pour ne conserver que cent joueurs … Bien sûr, le premier nom qui vint à l'esprit des membres de la fédération du Grand Sud fut celui de Théodore … Il ne pouvait pas y avoir de meilleur choix … C'est ainsi qu'il se trouva à inaugurer ce golf tout neuf, en même temps que les Vernat, Buffing, Tameson, et autres célébrités d'alors . Tu vois un peu… un joueur amateur, même d'un niveau convenable, aligné avec des pointures aussi exceptionnelles ! Un peu comme si tu étais amené, toi, à partager la partie de Montgomery et Els !
Contrairement aux autres amateurs qui ne tardèrent pas à se liquéfier sous la pression, et sans doute rendu fort par sa manière très particulière d'appréhender le golf, Théodore réussit l'incroyable en terminant premier au classement amateur, et surtout cinquième toutes catégories confondues ! Il avait rendu sa première carte à 71, et la deuxième à 70 . À huit points seulement du vainqueur . Lui un joueur classé six, avait joué deux fois en dessous du par dans une partie de professionnels . Cela fit grand bruit bien sûr, et les vainqueurs décidèrent de récompenser ce joueur tout à fait exceptionnel . Ce fut le gagnant, Tommy Tameson, qui eut le plus beau geste. Acclamé par les personnalités, les joueurs et les curieux qui assistaient à la remise des prix, il fendit la foule, se dirigea vers Théodore qui était un peu à l'écart, et le prenant par le bras, le ramena presque de force sur le podium … Il fit un petit discours d'une grande simplicité pour remercier notre vieil ami pour la leçon d'esprit golfique qu'il lui avait donné tout au long du tournoi, et dans un geste qui, selon les chroniqueurs , eut un panache exceptionnel, il prit l'une des trois balles d'or qu'il venait de gagner, et l'offrit à Théodore ! Ce fut un triomphe bien sûr ! Tameson entourait affectueusement les épaules de Théodore, qui ne sachant plus ce qui lui arrivait, n'arrivait pas à trouver la lucidité nécessaire pour placer quelques mots …
Mon père, qui était du comité directeur de "La Pastorale", m'a souvent raconté toute l'émotion qui avait plané ce soir-là… Le lendemain, Théodore, prenait la décision de faire don de sa balle à notre club !
- Tu entends fine mouche? dit Philibert en se tournant vers Agnès … C'est pas toi qui aurait fait preuve d'une telle noblesse, hein!
Vexée par la perfidie de la remarque, la serveuse se leva, et nous quitta pour se diriger vers un client qui venait d'entrer.
- Pfff… de toute façon, maintenant je me la rappelle l'histoire, alors je m'en vais, et puis je vais te dire Papy… c'est pas à toi qu'on offrirait des bonbons à l'anis ! Et elle s'éloigna en pouffant .
-Bien entendu, l'histoire invraisemblable de Théodore se propagea dans tout l'univers golfique, et les premiers à s'en féliciter, ce furent les dirigeants de "La Pastorale de Saint Benoît" qui, pour le coup, bénéficièrent immédiatement d'une grande renommée!
Il fut décidé, au club house de Saint Cloud, d'aménager une vitrine digne de recevoir le précieux cadeau que nous faisait Théodore . Et c'est mon père qui fut chargé d'aller jusqu'en Ecosse pour faire construire un petit meuble en acajou et glace biseautée que seuls les maîtres ouvriers de la "Royal Red Wood Factory" de Cornmonnabble Bee Village, étaient capables de réaliser convenablement . Six mois plus tard, eut lieu l'inauguration de la vitrine, et ce fut dans un geste très chargé de solennité que Théodore, le regard lumineux, posa devant tous les membres du club sa balle en or dans le petit reposoir qui avait été aménagé pour elle. Lorsqu'il eut refermé avec délicatesse la petite porte vitrée, il se retourna vers les invités, et ce fut une ovation .
Les semaines, puis les mois passèrent à Saint-Coud . À la fièvre de l'événement succéda la redoutable inertie du quotidien, et bientôt plus personne ne fit réellement attention à la petite vitrine et à son précieux contenu . On savait qu'elle était là, c'est tout . Elle finissait par être un élément de décoration au milieu des autres, et l'on passait devant elle sans plus y prêter d'intérêt qu'à cette porte lorsqu'on entre au bar, ou à ce comptoir lorsqu'on s'y accoude.

Bien sûr, Théodore lui, n'oubliait rien . On pourrait penser que cette lente et pernicieuse désaffection l'avait blessé, mais il n'en était rien . Il avait mesuré très tôt dans sa vie la capacité humaine à la versatilité et à l'inconstance, et faute de pouvoir lutter efficacement contre elles, avait trouvé plus sage de s'en accommoder .
Mais il était, lui, l'antithèse de ces comportements peu glorieux, et pendant plus de quinze ans, on put le voir tous les matins à l'ouverture du Club House, entrer dans le salon d'honneur, saluer très chaleureusement les quelques joueurs matinaux qui se trouvaient là, échanger quelques aimables banalités avec eux, puis se diriger vers la vitrine, en ouvrir avec précaution la petite porte , sortir la balle d'or de son logement, et la lustrer lentement, méticuleusement, je dirais presque tendrement, d'un petit chiffon de flanelle blanche qu'il avait préalablement extirpé de la poche de son pantalon . De temps à autre il arrêtait sa besogne, et levant la balle à la hauteur de ses yeux, il la tournait et la retournait entre deux doigts, comme on peut le faire d'une pierre précieuse, essayant de capturer une nouvelle fois, un éclat de lumière . À ceux qui s'étonnait de le voir ainsi procéder tous les matins au même rituel, il affirmait sans sourire, qu'il puisait dans ces éclats la dose d'énergie nécessaire à sa vie jusqu'au lendemain .
Et le temps passait, et Théodore vieillissait avec tant de simplicité et de quiétude, qu'on avait fini par y croire un peu aussi … Nombreux étaient ceux qui pensaient réellement qu'il y avait effectivement un accord secret entre lui et la lumière…

Un vendredi matin, alors qu'il sortait la balle de la vitrine, il fit sans doute un faux mouvement, et l'on entendit le bruit de la balle chutant sur le parquet … Occupé à préparer la compétition du lendemain, mon père se retourna . Théodore le regardait et ses lèvres bougeaient… Mais aucun son n'était réellement perceptible. À la pâleur de son visage, mon père comprit cependant qu'il se passait quelque chose de grave, et il se précipita vers le vieil homme . Celui-ci désignait quelque chose à ses pieds, et finit par murmurer… "Mon Dieu, ce n'est pas possible"… puis, avant même que mon père eut pu le rejoindre, il tomba au sol, mort …

À ses côtés, éparpillés au sol, se trouvaient les débris de sa balle en or !

- Les débris de sa balle en or ?
- Oui mon vieux… une demi-douzaine… une demi-douzaine de petits morceaux de plâtre soigneusement dorés!
- Comment ça… Tu veux dire que Tommy Tameson s'était moqué de lui ?!!!
- Non, Tommy Tameson n'y était pour rien… Et d'ailleurs, bien que des noms aient circulé depuis, on ne sait toujours pas qui est le responsable de la mort de Théodore, mais quelques semaines après la tragédie, le magazine "Golf in France" qui pour le coup s'était intéressé à nouveau à Théodore et avait ressorti son histoire, reçut une page faite de lettres découpées dans les journaux et collées, confession anonyme d'un joueur qui avouait avoir fauché la balle en or dans les semaines suivant l'inauguration de la vitrine, non pour la voler, mais pour faire un canular ! Il l'avait remplacée par une grosse bille entourée d'un habillage d'un plâtre spécial utilisé habituellement en sculpture, particulièrement dur, et traité pour recevoir la dorure… Le farceur pensait que Théodore allait tout de suite s'apercevoir de la supercherie, car l'imitation était selon lui assez grossière, mais pour leur malheur à tous deux, celui-ci ne vit rien !

Les semaines se succédèrent, et comme de bien entendu, plus le temps passait et plus il devenait difficile pour l'inconnu de rapporter la vraie balle, sans couvrir de ridicule le vieil homme et son culte pour ce vulgaire morceau de plâtre doré…
- Mais alors, la vraie balle? demanda Agnès qui, cédant à sa curiosité, avait fini par revenir s'asseoir à côté de nous, elle est réapparue depuis ?
- Ah là, c'est une autre histoire . Personne ne la jamais revue, peut-être a-t-elle même totalement disparue ! Toujours est-il que depuis la divulgation de cette lettre, nous n'en avons jamais eu d'autre nouvelle...

© Michel Goubin