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Net, sec, sans écho :le coup résonna d'un timbre puissant et soutenu caractéristique des balles bien tapées. Rigoureusement rectiligne, le projectile fusa en déchirant l'air d'un furtif froissement. En à peine trois secondes la balle avait atteint son apogée, haut dans le ciel clair, et entamait déjà sa courbe descendante à près de 180 mètres de son point de départ. Quatre paires d'yeux habitués à suivre à l'horizon les balles les plus capricieuses admiraient la pureté de la trajectoire. Ce n'était pas la balle parfaite mais elle frisait l'excellence. Les quatre visages scrutaient à présent la zone où la balle finirait sa course. Après quatre ou cinq rebonds elle se mit à rouler dans l'axe de sa chute avant de s'immobiliser au beau milieu du fairway. " Belle balle ! " lança l'un des joueurs sans aucune morgue en dépit de son handicap à un chiffre. " Merci " répondit avec satisfaction l'auteur de ce splendide drive. Intérieurement il réalisait qu'en dépassant ses partenaires il venait d'effectuer un coup magnifique et à vrai dire peu en rapport avec son modeste niveau de joueur du dimanche. Chose rare compte tenu de la qualité du jeu de ses amis, il taperait donc le prochain coup en quatrième et dernière position. Cette priorité relève davantage du bon sens et du respect de la sécurité que d'un quelconque honneur. Mais à ce stade de la partie Il voulait y voir un signe. Ce n'est pas qu'il soit particulièrement superstitieux mais comme chez nombre de golfeurs une part d'irrationnel compose l'alchimie de son jeu. Taper le dernier constitue en fait un minuscule avantage. En regardant ses partenaires jouer avant lui il glanerait quelque indication quant à la force du vent ou à la nature du sol au point de chute ; autant de petits éléments à même de le conforter dans le choix de son club. Le golf répond ainsi à un code de priorités et de déférences que ne soupçonnent pas les non initiés. C'est en devisant sur le bonheur partagé de se retrouver comme tous les ans sur ce paisible parcours rural de la très britannique Nouvelle Zélande que les quatre amis rejoignirent chacun leur balle. Elles n'étaient pas très éloignées les unes des autres et toutes avaient de bonnes chances de se retrouver à proximité raisonnable du green à l'issue d'un second coup bien tapé. Tous connaissaient suffisamment ce parcours et les turpitudes qu'il leur avait réservé les années précédentes pour savoir que ce long par 5 en montée demandait application et lucidité. Après avoir brièvement étudié son coup, le premier d'entre eux empoigna un bois 3. Il fit un coup d'essai, puis un second avant de reculer de quelques mètres et de prendre la cime d'un peuplier en point de mire. Sûr de lui, il se présenta face à la balle et swingua avec un mélange de nonchalance et de fermeté qui l'expédia dans les airs, pile dans l'axe du drapeau. Le coup manquait un peu de puissance et la balle pourtant bien tapée heurta le sol à hauteur d'un monticule. Elle fut stoppée net dans son élan. Il n'était cependant pas mécontent, il lui faudrait jouer un pitch ou un fer 9 pour atteindre le green en régulation au coup suivant. Le second dont la balle avait roulé dans le rough à moins de deux mètres du fairway hésita quelques secondes. Il était évident à ses yeux qu'il ne pourrait atteindre le green même en tapant un coup monstrueux. Une touffe d'herbe grasse placée juste en avant de sa balle la freinerait immanquablement et risquait même de la faire dévier dangereusement vers le club house dont la toiture apparaissait derrière une butte. Il abandonna donc l'idée d'utiliser un bois et opta raisonnablement pour un fer 5. Ce club devrait lui permettre de lever sa balle sans encombre tout en lui donnant la distance nécessaire pour réaliser ensuite un troisième coup facile à destination du green. Sans se poser davantage de questions il frappa la balle avec consistance et celle ci effectua à peu près le trajet qu'il avait imaginé. Elle s'éleva peu, coupa le fairway et vint finir sa course dans le petit rough opposé à moins de 90 mètres du green. Ce n'était pas un coup extraordinaire mais il savait qu'au golf la sécurité est bien souvent préférable à l'ambition. Le troisième joueur dont la balle reposait bien à plat sur le coté gauche du fairway estima la distance en prenant pour repère les arbustes marquant les 150 yards de l'entrée du green. Il avait tapé un excellent premier coup et pouvait espérer toucher en deux à condition de jouer le coup parfait.. Il lui faudrait même forcer un peu son swing et prendre un rebond favorable pour survoler le petit mamelon défendant avec un certain vice l'accès au drapeau. Ce n'était pas impossible et dans le pire des cas il estima que de toute façon sa balle parcourrait suffisamment de distance pour lui laisser un petit chip tranquille au coup suivant. Il ôta la chaussette de son bois 3, son club fétiche, s'appliqua pour prendre son alignement et tapa avec conviction. La balle fusa à moins de dix mètres de hauteur sur une courte distance avant de s'élever d'un coup comme aspirée vers le haut. Remarquablement fouettée, elle suivit une trajectoire elliptique parfaite avant de rebondir tendue 30 mètres avant le green. Elle sauta le petit monticule puis disparut à la vue des joueurs dont aucun ne douta qu'elle avait atterri quelque part sur le green et sans doute à peu de distance du drapeau. Ses trois partenaires saluèrent avec enthousiasme la réussite de ce coup magnifique. Le
dernier joueur avait sans conteste le coup le plus facile des quatre.
Il se trouvait dans l'axe du green qu'il pouvait atteindre directement
sans avoir à composer avec le relief du terrain. Il avait effectué un
début de parcours honorable, venait de réaliser un coup magnifique, avait
vu ses acolytes réussir trois balles plus que correctes et se sentait
donc en pleine confiance. Sans réfléchir plus avant il empoigna lui aussi
son bois 3 et fit un rapide swing d'essai. Sûr de son coup il prit
son alignement, ajusta son stance et tapa dans la balle avec fermeté.
A peine celle-ci avait elle décollée qu'il sut qu'une catastrophe venait
de se produire. La balle s'éleva normalement sur une vingtaine de mètres
avant de commencer à infléchir imperceptiblement sa courbe vers la droite.
Au fur et à mesure qu'elle s'éloignait l'effet pervers continua à s'accentuer.
Après avoir obliqué, la balle se mit radicalement à quitter la ligne de
jeu puis à survoler le rough et enfin à plonger derrière un tertre en
direction du club house. Le bruit mat et sec d'un impact se fit alors
entendre. Selon toute vraisemblance la balle venait de percuter à pleine
puissance l'un des trois gros chênes donnant de l'ombre au bâtiment. L'auteur
de ce coup malheureux n'en était pas encore revenu. Une seconde à peine
auparavant, il rêvait sa balle sur le green et voilà qu'elle avait atterrie
Dieu sait où. Tout en tentant de contenir une violente et subite
colère il s'efforçait de comprendre comment un tel accident avait bien
pu se produire. Le connaissant dans ces moments-là ses partenaires le
laissèrent à sa confusion et s'abstinrent de tout commentaire. L'un d'entre
eux fit même mine de n'avoir rien vu. La butte passée, le joueur se mit en quête de sa balle égarée. Il tentait de se convaincre qu'elle ne pouvait être perdue et ne voulait surtout pas concevoir encourir deux points de pénalité sur un coup aussi malheureux. Il commença donc à arpenter le périmètre en allant d'un arbre à l'autre. L'herbe était dense mais les feuilles étaient rares, aussi sa balle ne manquerait-elle pas de se détacher sur ce vert uniforme. Il fit un premier aller retour, puis un second en balayant les feuilles éparses du revers du pied. Alors qu'il cherchait en effectuant des cercles concentriques de plus en plus larges, il jeta un coup d'œil vers ses partenaires. Ces derniers comprirent que la balle avait disparu et ils se dirigèrent vers lui pour l'aider à chercher. Ils s'affairèrent autour des trois gros arbres, jouant une espèce de ballet désorganisé, les yeux rivés au sol et le pas soutenu. Les secondes s'égrenaient et la mystérieuse balle demeurait introuvable. L'un des quatre partenaires fit remarquer que l'équipe qui les suivait serait très bientôt sur leurs talons prête à jouer à son tour. Cette remarque eut le don d'irriter le propriétaire de la balle perdue. Il ne put s'empêcher de lâcher : " S'ils sont si pressés ils n'ont qu'à jouer au ping pong ". Les cinq minutes réglementairement accordées pour retrouver une balle égarée touchaient à leur fin et manifestement les quatre joueurs suivants commençaient à piaffer d'impatience. " Va jouer ta balle provisoire " lança alors le plus sensé du groupe qui sentait poindre les récriminations de l'équipe toujours immobilisée deux cents mètres en retrait. " Ça va il n'y a pas le feu, ils n'ont qu'à passer " répliqua avec mauvaise humeur le joueur en perdition en levant le bras au ciel. D'un large moulinet il venait d'inviter le groupe suivant à jouer. Ces derniers n'en attendaient pas moins, ils ne se firent pas prier. Les joueurs du cru tapèrent quatre magnifiques balles qui vinrent terminer leur course sur le fairway. Profitant du temps qu'ils mettraient pour couvrir la distance les séparant d'eux, puis du temps qu'il leur faudrait pour rejoindre et évacuer le green, ils se remirent sans grande conviction à la recherche de la balle perdue, passant et repassant aux mêmes endroits. Le propriétaire de la " Maxfli évolution " ne parvenait toujours pas à comprendre où cette dernière pouvait se cacher. Il avait distinctement entendu l'impact contre l'un des arbres et savait d'expérience qu'elle avait pu rebondir dans n'importe laquelle des directions, vers le haut comme vers le bas. Il estimait que dans la pire des hypothèses la balle avait eu suffisamment d'inertie pour parcourir encore 20 à 30 mètres après avoir ricoché. Un à un ses compagnons commencèrent à se faire une raison et ne s'intéressèrent bientôt plus au sort de cette balle qu'ils considéraient désormais définitivement perdue. Il était à présent seul à vouloir encore y croire et à arpenter frénétiquement le périmètre. Impuissant
face à ce coup du sort menaçant de ruiner sa carte et de lui coûter du
même coup quelques bières à l'issue de la partie, il n'avait jusqu'alors
pas prêté attention à un petit buisson d'épineux jouxtant le mur du club
house. La présence du bosquet lui sauta alors aux yeux, c'était l'évidence
même, sa balle ne pouvait que s'y trouver. Il s'y dirigea d'un pas décidé
en implorant intérieurement les dieux du golf qu'elle soit malgré tout
jouable. Du bout du club il fouilla méthodiquement les ramures plongeant
jusqu'au sol en écartant systématiquement les branches les plus feuillues.
De loin ses compagnons observaient incrédules son manège. A cette distance
il leur semblait qu'il fouillait à l'opposé du lieu de chute présumé et
comprenaient mal pareille obstination. En
ce dimanche après-midi il n'y avait pas foule au bar. Dès qu'il entra,
l'homme installé derrière le long comptoir de bois, un bock à la main,
lui lança un jovial : " Hi fox, how are you today ? " © Christophe Marquand mai 2001 |
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