Edouard ... (nouvelle)

© Michel Goubin
goubin@mail.pf

nous propose cette nouvelle follement
patriotique et glacée
!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

----- Pour tous ceux qui fréquentaient le Golf des Abers, le nom d'Édouard Buzuck évoquait bien évidemment quelque chose, tant sa silhouette ne pouvait passer inaperçue . Un haricot vert fripé, qu'on aurait piqué à son sommet d'une grosse tête ronde, sorte d'épingle à chignon un peu tordue, des cheveux gris, épais et bouclés, et deux grands yeux tout ronds qui semblaient en permanence découvrir avec incrédulité et effarement le monde environnant .
Rares étaient ceux qui pouvaient se vanter de connaître le son de sa voix, tant il était exceptionnel d'être en situation d'échanger quelques mots avec lui ! La soixantaine bien installée, irascible, taciturne et atrabilaire, il avait fait de sa misanthropie une sorte d'art de vie . Comme certains ont pour règle de ne jamais manger de cochon, il semblait avoir fait vœu, lui, de ne pas côtoyer ses semblables .
Le docteur André faisait cependant partie de ces quelques privilégiés qui avaient pu converser avec lui car, atteint d'angine de poitrine, il venait régulièrement consulter à son cabinet . Là, à travers les quelques borborygmes dont il consentait à le gratifier, il avait pu s'assurer de la réalité de sa misanthropie… " Vous savez, Docteur, grondait-il souvent, contrairement à tous les poncifs qu'on m'a appris au catéchisme, la nature humaine en général n'est ni bonne, ni fréquentable. " Et il ajoutait à chaque fois, dans un souffle, comme une sorte de plainte : " Tout particulièrement celle des golfeurs ! " Comme le bonhomme ne laissait pas indifférent, le docteur avait bien essayé de lui faire dire d'où pouvait provenir une telle aversion pour les golfeurs, mais il n'avait jamais rien obtenu de précis. Il semblait même que son attitude n'était pas née de faits particuliers, ni d'une rencontre malheureuse, mais d'une très progressive et lente accumulation de petites observations, qui au terme de leur maturation, avaient fini par s'auto justifier et se nourrir du mépris qu'il affichait pour cette " drôle de race ! ". Il ne supportait pas d'avoir à grimacer un compliment au responsable de quelque bon coup " N'importe quel imbécile peut faire une belle balle ", pas plus qu'il n'était capable d'affecter de s'intéresser au jeu de partenaires " tous bouffis d'orgueil, tous des vieux forcément, ou pire encore, des vieilles ! Non mais franchement, Docteur, vous avez déjà vu une vieille en arrêt devant une balle de golf ?…" Il n'allait pas plus loin, comme si la réponse allait de soi, ou pire peut-être, comme si la question n'avait besoin d'aucune réponse .
Craignant d'avoir à s'enfoncer avec d'éventuels partenaires dans des questions de courtoisie sur leurs enfants qui, " même tout petits sont déjà des imbéciles ", ou sur leur santé " forcément déplorable ", il avait très vite trouvé plus commode de renoncer une fois pour toute à la compagnie des autres joueurs. Bien entendu, pour pouvoir satisfaire son désir d'être seul au golf, il devait attendre pour entamer un parcours qu'il se soit vidé de ses autres enragés, et dans ces conditions, il ne terminait que très rarement les parties qu'il commençait, la nuit le cueillant généralement vers les trous 13 ou 14 . Mais il préférait encore cela .
Quand malgré toutes les précautions qu'il prenait pour éviter les autres il arrivait à quelqu'un de le croiser, il baissait la tête, se voûtant un peu plus, affectait par exemple d'être préoccupé par la densité de l'herbe, ou passait son chemin, sans un signe, sans un bonjour, sans un sourire . Si par malheur on le saluait à voix haute -certains s'y risquaient encore, la plupart par espièglerie -, il s'en tirait par un grognement sourd, et hâtait le pas pour s'écarter au plus vite du gêneur. Mais au fond de lui cela le perturbait, il le savait bien, et il était presque certain de rater misérablement le coup suivant .

Le soir du 11 novembre, il apparut à l'angle du 17 et du 12, avançant mécaniquement vers sa balle . Sans doute était-il perdu dans des tentatives pour comprendre les raisons de son manque de réussite - car ce soir-là, d'une manière assez inhabituelle, il jouait médiocrement- toujours est-il qu'il n'aperçut pas tout de suite la jeune fille qui s'engageait sur son propre fairway . Ce n'est que lorsqu'elle fut à une dizaine de pas de lui qu'il prit conscience du péril qui le menaçait. Il était trop tard pour faire demi-tour, ou pour biaiser vers le rough opposé, d'autant que sa balle était bien visible, là devant lui … La jeune fille l'avait reconnu bien sûr, mais tout en sourire, elle lui expliqua d'un ton enjoué qu'elle cherchait la sienne, qu'un coup peu glorieux avait égarée vers le mauvais fairway . Buzuck ressentit brusquement la chaleur lui monter au visage, non qu'il fût sensible d'une quelconque manière au charme ou à la gentillesse de la jeune golfeuse, mais la situation qu'il redoutait le plus était en train de se produire : on venait de lui adresser la parole . Il allait devoir répondre ! Il s'arrêta pile, grogna un vague " R'jourr ", et sans la regarder, laissa la jeune fille s'éloigner vers son propre destin .
C'est alors qu'au lieu d'attendre quelques secondes que la paix revienne en son esprit, il eut l'idée funeste de taper immédiatement dans sa balle ! Un grand trouble, un doigt d'émotion, et une pincée de colère, voilà un mélange bien capable de vous envoyer tout droit une honnête balle de golf dans des endroits les moins recommandables… C'est exactement ce qui se produisit : frappée en dépit du bon sens, la petite Maxfli prit son essor et fusa tout droit vers l ' Étang des Mignards… Après quelques rebonds très rapides, la balle bascula vers l'eau, avant de finir sa course à deux mètres environ du bord, délicatement posée sur la vase noirâtre.
Après avoir dans un premier temps copieusement injurié sa balle, Edouard reporta sa colère contre la fille qui l'avait ainsi dérangé . La pauvre fut successivement traitée de " sale gamine ", de " péronnelle", et de " bécasse ", avant d'être achevée d'un définitif " graine de femelle " …
Le flot d'insultes se tarissant, Edouard rangea sans ménagement son fer 5, empoigna avec vigueur la poignée de son chariot et marcha d'un pas martial vers l'étang . Arrivé sur place, il hésita quelques secondes sur la stratégie à adopter… En fait, le choix était on ne peut plus simple . Dropper avec un point de pénalité pour se dégager de l'étang, ou jouer la balle là où elle reposait . La deuxième solution était bien sûr tentante car elle évitait la pénalité, mais elle présentait l'inconvénient majeur d'obliger à jouer dans la vase…
Bon sens et golf ne font pas forcément route ensemble, n'importe quel golfeur honnête pourrait vous le confirmer… La Sagesse exigeait d'Edouard qu'il droppât sa balle, il prit donc la décision de la jouer dans la vase !
Il jugea qu'un fer 7 convenait tout à fait à la situation . En effet, il fallait se garder de deux dangers immédiats : l'enlisement provoqué par un fer très ouvert, qui n'aurait pas permis à la balle de faire plus de trois mètres, et la frappe sèche d'un fer trop fermé, qui ne l'aurait pas levée suffisamment pour passer la berge opposée. Le fer 7 paraissait donc le compromis idéal . Restait à frapper la balle…
Edouard testa du bout du pied la résistance de la vase, qui parut répondre convenablement à la pression . Le pied entier se posa donc, puis le deuxième . C'est à peine s'ils s'enfonçaient de quelques centimètres . Enhardi par ce premier succès, notre ami avança franchement d'un pas entier… La chaussure pénétra la boue cette fois jusqu'aux lacets, puis sembla se stabiliser . Il ne restait plus qu'un pas à franchir pour pouvoir se mettre en position de frapper la balle . Hop ! le pied se posa . Cette fois aucune résistance ne vint bloquer la chaussure, qui s'enfonça franchement ! Dans l'élan, emportée par ce déséquilibre, la deuxième jambe suivit la première et s'enfonça également . En un instant, Edouard se trouva les deux jambes prises jusqu'à mi-cuisses dans la vase noire .
-" Bordel !"
Il n'y avait rien d'autre à ajouter ! Mais tout restait à faire…
En une fraction de seconde, il prit conscience du ridicule de sa situation, et crut entendre fuser de partout d'énormes éclats de rire . Mais rien ne se produisit . Il redouta alors que la jeune fille croisée quelques instants plus tôt n'ait tout vu de la scène . Un regard furtif dans sa direction le rassura : elle était maintenant très loin, et s'apprêtait à entamer le 18 . Personne donc dans les environs immédiats, il se félicita de la chance qu'il avait de pouvoir éviter toute publicité à cet incident . Quand bien même on affecte de ne pas vouloir se mêler au vulgaire, on n'en a pas moins le sens du quant-à-soi… Il ne lui restait qu'à se tirer de ce bourbier au plus vite . Un coup d'œil en arrière le rassura . Qu'il parvienne à faire demi-tour, et il serait tiré d'affaires… En se penchant un peu, grâce au fer 7 qu'il avait toujours en main, il allait pouvoir atteindre les bas branchages qui tombaient au-dessus de l'eau, et les attirer vers lui .
Edouard entreprit donc de faire demi-tour. Prenant appui sur son pied gauche, il essaya de dégager le droit, mais il ne parvint qu'à s'enfoncer davantage… Il s'appuya donc sur le droit, et ahanant de petits grognements sous l'effort, il tira tant qu'il put.
Mais la vase ne rendait pas sa proie, semblant prendre un malin plaisir à retenir le captif dans le ventre mou de la terre . Cependant, elle parut vouloir abandonner la lutte et, poussant un brusque soupir, lâcha prise . Dans une exhalaison putride, " schlouurt ", un pied tout nu remonta à la surface . La chaussure était restée au fond, et la chaussette avait stoppé sa remontée à mi parcours . Le dégagement avait été si brutal qu'Edouard faillit basculer en avant . Il ne put garder l'équilibre que parce que dans un réflexe à court terme salutaire, il avait immédiatement reposé dans le trou encore béant qu'il venait à peine de quitter, son pied dégagé !
Tout ça pour ça…
Edouard ne put retenir plus longtemps la rage qu'il avait contenue à grand peine jusque là, et ce furent un torrent de jurons divers qui se répandirent dans le froid . D'un vigoureux coup de fer 7, il envoya même dans les airs un gros paquet de vase qui alla s'écraser mollement quelques mètres plus loin . D'avoir ainsi laissé s'exprimer sa colère lui fit beaucoup de bien, et c'est presque sereinement qu'il se pencha pour ramasser le bob de tweed que toutes ses gesticulations avait précédemment éjecté de son crâne, et le remit en place .
" Bon bon bon… bien… se dit-il, je ne vais tout de même pas passer ma nuit dans cette fosse à merde ! "
La situation n'avait en soi rien d'alarmante . Ce n'était tout de même pas la première fois qu'il se trouvait coincé jusqu'aux cuisses dans la vase ! Dieu sait combien de fois cela lui était arrivé quand on l'envoyait passer ses vacances chez sa grand-mère à Poultrouzach, et qu'il allait ramasser des vers pour la pêche . Il éprouvait même une certaine fierté d'avoir réussi le miracle de ramener ses bottes à chaque fois. Mais c'était cinquante ans auparavant, au moins, et Petit - Edouard avait alors une tout autre verdeur, de tout autres forces . Qui plus est, c'était au mois de juillet, et la température n'était pas de quelques degrés à peine au-dessus de zéro…
Et voilà que la nuit tombait …
Bon, il fallait faire quelque chose ! Appeler ? Bien sûr, il y pensait, mais quand on affiche une si solide inimitié pour ses semblables, on doit assumer jusqu'au bout, on n'appelle pas au secours pour un motif aussi futile, une histoire de pet de travers . Et puis qui appeler à cette heure, en ces lieux ?
À 17h30, en plein novembre, il n'y a sûrement plus que lui à hanter les fairways . Tous les golfeurs ont déjà terminé leur partie depuis longtemps, et les derniers sont déjà au chaud dans leur voiture, pressés d'arriver chez eux au plus vite. Edouard recommença à se dandiner d'un pied sur l'autre, essayant de remonter quelques centimètres à chaque fois . Mais la manœuvre était sans effet… Les quelques centimètres gagnés par le pied gauche, plongeaient le droit un peu plus profond, et inversement ! Il s'estimait presque chanceux de ne pas s'enfoncer davantage . Certes il avait trouvé une sorte de stabilité, mais à soixante centimètres de profondeur de boue visqueuse .
Le froid devenait piquant . La perspective de passer une nuit complète dans cette vasière nauséabonde ne l'enchantait vraiment pas, et cela suffit à mettre un terme à ses scrupules . Alors sans y réfléchir davantage, il se mit à appeler à l'aide . Oh… bien discrètement d'abord… Et en admettant qu'il y ait eu une présence humaine dans les parages, personne certainement n'aurait rien entendu. Puis progressivement il appela plus fort, puis plus fort encore, pour finir par gueuler de puissants
" À l'aide ! Au secours ! "
" À l'aide… aide…aide… ", " Au secours… cours… cours… " répondait timidement l'écho…
Est-ce la qualité de l'air, ou le froid, les syllabes ne sonnaient pas comme d'habitude . Ses paroles semblaient vides, sa voix n'avait pas de timbre . Les mots ne prenaient pas vie . Ils paraissaient puissants mais, tout en sécheresse, ils se contentaient de claquer à l'air, et n'avaient aucune amplitude . Certes ils rebondissaient contre le grand talus qui faisait face à l'étang, mais ne dépassaient pas son faîte .
" Au secours, au secours Nom de Dieu !… "
La masse fangeuse et collante ne laissait rien transparaître de ce qu'elle avalait . Elle absorbait en silence toute manifestation de vie, se nourrissant pour l'heure des cris et des mouvements d'Edouard . Il eut la pensée qu'à peine il se serait sorti de cette gangue molle, elle se refermerait sur ses efforts avec le seul souci de tout gommer, de tout lisser pour que dans la pâleur des premières lueurs du jour, le lendemain matin, il ne restât aucune trace du combat il avait livré .
Mais était-ce bien le meilleur moment pour laisser glisser son âme vers un excès de lyrisme ?…
Encore plus blanche dans la pénombre qui maintenant régnait sur le golf, sa petite Maxfli le narguait un peu plus loin…
" Foutue salope ! "
Cela lui était sorti comme ça, tout seul . Il avait hurlé sans réfléchir .
" Foutue salope… ça oui… "
Cette fois il n'avait pas crié, il avait davantage dit cela sur le ton de la confidence, comme on murmure à part soi une évidence, sans acrimonie particulière mais quand même avec le sentiment de lourdement payer son amour immodéré pour la petite balle . Et il hocha la tête en soupirant . Il fit une nouvelle tentative pour alerter un éventuel passant, mais abandonna bien vite, comme résigné enfin à attendre le lendemain pour être secouru . Il avait vraiment froid maintenant, ses pantalons de velours épais avaient fait comme deux grosses éponges . Ils s'étaient peu à peu imbibés bien au-dessus des genoux, et étaient maintenant comme deux fourreaux de glace .
Avec la nuit, la température chutait rapidement, et bien qu'il n'y eût pas le moindre souffle de vent, le froid profitait des moindres passages pour s'insinuer à travers les vêtements . Edouard regarda l'heure . Il lui fallut fixer longtemps les aiguilles pour lire le cadran . Six heures et demie… Il faisait maintenant bien noir, mais dans quelques minutes, le premier quartier de lune passerait sûrement son nez par dessus le bois des Charmants, et viendrait lui donner un peu de lumière . D'un côté ce serait agréable, mais il allait faire encore plus froid…
Il prit soudain conscience qu'il avait toujours son club en main ! Il le planta devant lui, et fourra ses mains dans les manches de sa veste pour y chercher un peu de chaleur . Il aurait bien voulu s'asseoir, mais cela lui était bien entendu impossible . Ses pensées flottaient d'un sujet à l'autre, il n'arrivait pas à se fixer sur un sujet plus de quelques secondes . À croire que son cerveau lui-même était en train de prendre froid ! C'est certainement ce qui était en train de se produire d'ailleurs car, aussi incroyable que cela puisse paraître, il s'endormit !
Le tableau était hallucinant… Dans le froid glacial de l'étang des Mignards, campé tout raide dans ses soixante dix centimètres de vase, un fer sept à portée de main, la tête droite, Edouard Buzuck dormait, debout, comme un vieux cheval qu'on ne prend plus la peine de rentrer le soir à l'écurie et qui ne se couche plus, de peur de ne plus pouvoir se relever .
Il dormait vraiment, profondément, d'un sommeil halluciné d'images fulgurantes de jeunes filles en tenue de golf légère, de balles ailées, de vieilles métamorphosées en pintades grises, allant en groupes vers leurs balles en criaillant et en battant des ailes . Il se mit à voler aussi, au-dessus des nuages, au-dessus des prairies et des étangs . Mêlé aux officiels célébrant l'armistice de 1918 devant le monument aux morts, il vit s'approcher une gamine qui expliqua qu'elle avait perdu sa balle… Mais tandis que la Marseillaise retentissait, elle disparut …
" …Qu'un sang impur
abreuve nos sillons…
Nom de Dieu !" .
Edouard eut un sursaut . Quelqu'un juste à côté de lui, gueulait la Marseillaise dans ses oreilles . Mais non, il n'y avait personne . C'était le son de sa propre voix qui l'avait réveillé . La lune était maintenant juste au-dessus de lui, bien nette, bien claire et la surface de l'étang étincelait. Beauté et tragédie semblaient vouloir faire en ces lieux bon ménage…
Il chercha des yeux la balle de la gamine et la vit, là juste devant lui . Tout à coup il prit conscience de son délire . Il lui fallait coûte que coûte éviter la démence qui semblait vouloir le guetter… Mais le froid était si vif qu'il replongea immédiatement…
Et il proposa tout de suite à ses compagnons de repousser cette armée de vieilles et de gamines, qui le menaçaient à chaque instant . Sans attendre leur réponse, il se remit à hurler le deuxième couplet de La Marseillaise .
" Que veut cette horde d'esclaves,
De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves,
Ce fer sept longtemps préparé ? "
Voilà que tout se mélangeait maintenant dans ce pauvre esprit gelé . L'hymne national, le golf, la boue, tous se rejoignaient dans ses visions extravagantes .
Aussi brusquement qu'il avait commencé, Edouard s'arrêta de chanter. Dans un froissement d'ailes, un héron cendré venait de se poser à quelques mètres de lui .
" À l'aide, au secours " cria-t-il en direction du héron .
Celui-ci eut d'abord un sursaut de surprise, mais ne s'envola pas.
" Dis mon petit camarade, tu pourrais pas me sortir de là ?… "

L'oiseau remua sa tête dans un sens, puis dans l'autre, visiblement intrigué par cette chose plantée là dans la vase . C'est alors qu'il aperçut la balle . Il avança ses longues pattes vers elle, mais au moment où il allait pouvoir l'attraper de son long bec, la chose poussa un cri !
" Va pas t'amuser à jouer ma balle camarade, où je te colle deux points de pénalité ! "
Le héron ne parut pas troublé outre mesure, et commença à titiller la balle du bout de son bec .
" - Nom de Dieu de nom de Dieu, laisse ma balle je te dis ! C'est à moi, et je vais la jouer !
- Kèkkk' " répondit le héron…
Le cri du héron est curieux à entendre la nuit… En plein jour, il se perdrait sans doute dans le brouhaha ambiant de la vie multiple. Mais la nuit, dans le silence et la solitude de la nuit, il prend une tonalité inquiète, et donc inquiétante .
" - Kèkkk'… Kèkkk'… répéta l'oiseau.
- Y a pas de Kèkkk qui tienne ! C'est Ma balle et Je vais la jouer, alors tu la laisses en place . "
Mais le héron n'entendait pas grand chose au langage des choses envasées… Il saisit la balle dans son bec, et s'éloigna de quelques mètres . Edouard eut un choc . Il se démena comme un fou pour essayer de se dégager, mais il s'épuisa rapidement et dut s'arrêter, hors d'haleine…Son bob était retombé au sol, mais il ne songea même pas à le ramasser .
Il reprit en main son fer 7, et le pointa vers le héron, .
" Remets tout de suite la balle à sa place, sinon je pourrais bien jouer ta tête à la place ! ",
Et il brandit son fer à bout de bras, menaçant. Le héron ne comprenait décidément rien au langage des humains. Il reprit dans son bec la balle qu'il avait posée entre ses pattes, et s'aidant de petits mouvements de ses ailes, il marcha vers la berge . Cette insolence patente eut le don de mettre Edouard hors de lui .
" Mais qui m'a foutu un golfeur de cet acabit ? Je vais faire quoi, moi, hein ? Je vais peut-être déclarer ma balle perdue et repartir en taper une d'où je viens ? Hein ? "
Puis, saisissant une poignée de vase de sa main libre, il la lança en direction du héron…
" Espèce de foutu con, ramène-moi ma balle tout de suite ! T'entends ! " Le héron, que la boue n'avait pas touché, laissa tomber la balle et prit son envol .
" Reviens ! Reviens ici tout de suite Nom de Dieu… Un arbitre, je demande un arbitre ! "
Et il se remit à hurler La Marseillaise à tue-tête .
" Contre nous de la tyrannie
l'étendard sanglant est levé…
Entendez-vous dans les campagnes
mugir ces féroces soldats… "
Le héron ne comprenait toujours rien aux paroles, mais semblait très sensible à la mélodie . Il revint se poser tout près d'Edouard, et ponctua la dernière syllabe du chant patriotique de quelques " Kèkkk' " bien sonores.
- " Va chercher ma balle, toi je t'ai dit !
- Kèéèkkk', Kèéèkkk' !"
Il était bien clair que l'oiseau faisait de réels efforts pour interpréter à sa manière la Marseillaise, et répéter la même ligne mélodique .
Et il entreprit même une espèce de danse sauvage autour d'Édouard, tout en lançant de puissants cris
" Kèéèkkk', Kèéèkkk'-Kèéèkkk', Kèéèkkk' … "
C'en était trop pour le cerveau dérangé de notre pauvre envasé, qui eut soudain la vision très claire qu'il était l'objet d'un flot de moqueries.
Alors, sans crier gare, au moment où le héron passait tout près de lui, il releva son fer sept, et d'un coup magistral, Vlan, lui arracha la tête et la fit voler au loin.
La dépouille de l'oiseau eut un soubresaut, et dans un mouvement d'ailes incontrôlé, vint se jeter à la figure du fou, avant de retomber inerte, à ses pieds .
Est-ce l'effort, l'excès d'émotion, la température glaciale, le choc, toujours est-il qu'au moment même où la tête de l'oiseau en retombant venait se planter à son tour dans la vase, Edouard ressentit une vive douleur dans la poitrine . Il lâcha son club et ramena vivement sa main gauche . Il avait mal . Il avait froid . Il ne pouvait plus parler normalement .
C'était comme si des doigts de glace s'étaient refermés sur son cœur, et serraient, serraient de plus en plus fort .
La douleur était intense, et il put à peine faire l'effort de gonfler ses poumons une fois encore . Il roula deux yeux fous vers le ciel, et dans un soupir, eut la force de murmurer :
" …viennent jusque dans vos bras
égorger vos fils et vos pintades… "
Puis il se tut

Sa tête, puis son corps, basculèrent de quarante cinq degrés vers l'avant, et se stabilisèrent ainsi dans cette position grotesque.
Pas le moindre souffle de vent, pas le moindre bruit, pas un seul frémissement à la surface argentée de l'étang, ni dans les branches des trembles.
Le temps brusquement s'était immobilisé…
Seuls, quelques plumules de duvet terminaient en se balançant leur chute, et se posaient en douceur sur l'eau .

Et la lune, en silence, regardait médusée, l'âme d'Edouard s'extraire du monde des vivants .

 

© Michel Goubin



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