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----- Pour tous ceux qui fréquentaient le Golf des Abers, le nom d'Édouard
Buzuck évoquait bien évidemment quelque chose, tant sa silhouette ne pouvait
passer inaperçue . Un haricot vert fripé, qu'on aurait piqué à son sommet
d'une grosse tête ronde, sorte d'épingle à chignon un peu tordue, des
cheveux gris, épais et bouclés, et deux grands yeux tout ronds qui semblaient
en permanence découvrir avec incrédulité et effarement le monde environnant
.
Rares étaient ceux qui pouvaient se vanter de connaître le son de sa voix,
tant il était exceptionnel d'être en situation d'échanger quelques mots
avec lui ! La soixantaine bien installée, irascible, taciturne et atrabilaire,
il avait fait de sa misanthropie une sorte d'art de vie . Comme certains
ont pour règle de ne jamais manger de cochon, il semblait avoir fait vœu,
lui, de ne pas côtoyer ses semblables .
Le docteur André faisait cependant partie de ces quelques privilégiés
qui avaient pu converser avec lui car, atteint d'angine de poitrine, il
venait régulièrement consulter à son cabinet . Là, à travers les quelques
borborygmes dont il consentait à le gratifier, il avait pu s'assurer de
la réalité de sa misanthropie… " Vous savez, Docteur, grondait-il souvent,
contrairement à tous les poncifs qu'on m'a appris au catéchisme, la nature
humaine en général n'est ni bonne, ni fréquentable. " Et il ajoutait à
chaque fois, dans un souffle, comme une sorte de plainte : " Tout particulièrement
celle des golfeurs ! " Comme le bonhomme ne laissait pas indifférent,
le docteur avait bien essayé de lui faire dire d'où pouvait provenir une
telle aversion pour les golfeurs, mais il n'avait jamais rien obtenu de
précis. Il semblait même que son attitude n'était pas née de faits particuliers,
ni d'une rencontre malheureuse, mais d'une très progressive et lente accumulation
de petites observations, qui au terme de leur maturation, avaient fini
par s'auto justifier et se nourrir du mépris qu'il affichait pour cette
" drôle de race ! ". Il ne supportait pas d'avoir à grimacer un compliment
au responsable de quelque bon coup " N'importe quel imbécile peut faire
une belle balle ", pas plus qu'il n'était capable d'affecter de s'intéresser
au jeu de partenaires " tous bouffis d'orgueil, tous des vieux forcément,
ou pire encore, des vieilles ! Non mais franchement, Docteur, vous avez
déjà vu une vieille en arrêt devant une balle de golf ?…" Il n'allait
pas plus loin, comme si la réponse allait de soi, ou pire peut-être, comme
si la question n'avait besoin d'aucune réponse .
Craignant d'avoir à s'enfoncer avec d'éventuels partenaires dans des questions
de courtoisie sur leurs enfants qui, " même tout petits sont déjà des
imbéciles ", ou sur leur santé " forcément déplorable ", il avait très
vite trouvé plus commode de renoncer une fois pour toute à la compagnie
des autres joueurs. Bien entendu, pour pouvoir satisfaire son désir d'être
seul au golf, il devait attendre pour entamer un parcours qu'il se soit
vidé de ses autres enragés, et dans ces conditions, il ne terminait que
très rarement les parties qu'il commençait, la nuit le cueillant généralement
vers les trous 13 ou 14 . Mais il préférait encore cela .
Quand malgré toutes les précautions qu'il prenait pour éviter les autres
il arrivait à quelqu'un de le croiser, il baissait la tête, se voûtant
un peu plus, affectait par exemple d'être préoccupé par la densité de
l'herbe, ou passait son chemin, sans un signe, sans un bonjour, sans un
sourire . Si par malheur on le saluait à voix haute -certains s'y risquaient
encore, la plupart par espièglerie -, il s'en tirait par un grognement
sourd, et hâtait le pas pour s'écarter au plus vite du gêneur. Mais au
fond de lui cela le perturbait, il le savait bien, et il était presque
certain de rater misérablement le coup suivant .
Le
soir du 11 novembre, il apparut à l'angle du 17 et du 12, avançant mécaniquement
vers sa balle . Sans doute était-il perdu dans des tentatives pour comprendre
les raisons de son manque de réussite - car ce soir-là, d'une manière
assez inhabituelle, il jouait médiocrement- toujours est-il qu'il n'aperçut
pas tout de suite la jeune fille qui s'engageait sur son propre fairway
. Ce n'est que lorsqu'elle fut à une dizaine de pas de lui qu'il prit
conscience du péril qui le menaçait. Il était trop tard pour faire demi-tour,
ou pour biaiser vers le rough opposé, d'autant que sa balle était bien
visible, là devant lui … La jeune fille l'avait reconnu bien sûr, mais
tout en sourire, elle lui expliqua d'un ton enjoué qu'elle cherchait la
sienne, qu'un coup peu glorieux avait égarée vers le mauvais fairway .
Buzuck ressentit brusquement la chaleur lui monter au visage, non qu'il
fût sensible d'une quelconque manière au charme ou à la gentillesse de
la jeune golfeuse, mais la situation qu'il redoutait le plus était en
train de se produire : on venait de lui adresser la parole . Il allait
devoir répondre ! Il s'arrêta pile, grogna un vague " R'jourr ", et sans
la regarder, laissa la jeune fille s'éloigner vers son propre destin .
C'est alors qu'au lieu d'attendre quelques secondes que la paix revienne
en son esprit, il eut l'idée funeste de taper immédiatement dans sa balle
! Un grand trouble, un doigt d'émotion, et une pincée de colère, voilà
un mélange bien capable de vous envoyer tout droit une honnête balle de
golf dans des endroits les moins recommandables… C'est exactement ce qui
se produisit : frappée en dépit du bon sens, la petite Maxfli prit son
essor et fusa tout droit vers l ' Étang des Mignards… Après quelques rebonds
très rapides, la balle bascula vers l'eau, avant de finir sa course à
deux mètres environ du bord, délicatement posée sur la vase noirâtre.
Après avoir dans un premier temps copieusement injurié sa balle, Edouard
reporta sa colère contre la fille qui l'avait ainsi dérangé . La pauvre
fut successivement traitée de " sale gamine ", de " péronnelle", et de
" bécasse ", avant d'être achevée d'un définitif " graine de femelle "
…
Le flot d'insultes se tarissant, Edouard rangea sans ménagement son fer
5, empoigna avec vigueur la poignée de son chariot et marcha d'un pas
martial vers l'étang . Arrivé sur place, il hésita quelques secondes sur
la stratégie à adopter… En fait, le choix était on ne peut plus simple
. Dropper avec un point de pénalité pour se dégager de l'étang, ou jouer
la balle là où elle reposait . La deuxième solution était bien sûr tentante
car elle évitait la pénalité, mais elle présentait l'inconvénient majeur
d'obliger à jouer dans la vase…
Bon sens et golf ne font pas forcément route ensemble, n'importe quel
golfeur honnête pourrait vous le confirmer… La Sagesse exigeait d'Edouard
qu'il droppât sa balle, il prit donc la décision de la jouer dans la vase
!
Il jugea qu'un fer 7 convenait tout à fait à la situation . En effet,
il fallait se garder de deux dangers immédiats : l'enlisement provoqué
par un fer très ouvert, qui n'aurait pas permis à la balle de faire plus
de trois mètres, et la frappe sèche d'un fer trop fermé, qui ne l'aurait
pas levée suffisamment pour passer la berge opposée. Le fer 7 paraissait
donc le compromis idéal . Restait à frapper la balle…
Edouard testa du bout du pied la résistance de la vase, qui parut répondre
convenablement à la pression . Le pied entier se posa donc, puis le deuxième
. C'est à peine s'ils s'enfonçaient de quelques centimètres . Enhardi
par ce premier succès, notre ami avança franchement d'un pas entier… La
chaussure pénétra la boue cette fois jusqu'aux lacets, puis sembla se
stabiliser . Il ne restait plus qu'un pas à franchir pour pouvoir se mettre
en position de frapper la balle . Hop ! le pied se posa . Cette fois aucune
résistance ne vint bloquer la chaussure, qui s'enfonça franchement ! Dans
l'élan, emportée par ce déséquilibre, la deuxième jambe suivit la première
et s'enfonça également . En un instant, Edouard se trouva les deux jambes
prises jusqu'à mi-cuisses dans la vase noire .
-" Bordel !"
Il n'y avait rien d'autre à ajouter ! Mais tout restait à faire…
En une fraction de seconde, il prit conscience du ridicule de sa situation,
et crut entendre fuser de partout d'énormes éclats de rire . Mais rien
ne se produisit . Il redouta alors que la jeune fille croisée quelques
instants plus tôt n'ait tout vu de la scène . Un regard furtif dans sa
direction le rassura : elle était maintenant très loin, et s'apprêtait
à entamer le 18 . Personne donc dans les environs immédiats, il se félicita
de la chance qu'il avait de pouvoir éviter toute publicité à cet incident
. Quand bien même on affecte de ne pas vouloir se mêler au vulgaire, on
n'en a pas moins le sens du quant-à-soi… Il ne lui restait qu'à se tirer
de ce bourbier au plus vite . Un coup d'œil en arrière le rassura . Qu'il
parvienne à faire demi-tour, et il serait tiré d'affaires… En se penchant
un peu, grâce au fer 7 qu'il avait toujours en main, il allait pouvoir
atteindre les bas branchages qui tombaient au-dessus de l'eau, et les
attirer vers lui .
Edouard entreprit donc de faire demi-tour. Prenant appui sur son pied
gauche, il essaya de dégager le droit, mais il ne parvint qu'à s'enfoncer
davantage… Il s'appuya donc sur le droit, et ahanant de petits grognements
sous l'effort, il tira tant qu'il put.
Mais la vase ne rendait pas sa proie, semblant prendre un malin plaisir
à retenir le captif dans le ventre mou de la terre . Cependant, elle parut
vouloir abandonner la lutte et, poussant un brusque soupir, lâcha prise
. Dans une exhalaison putride, " schlouurt ", un pied tout nu remonta
à la surface . La chaussure était restée au fond, et la chaussette avait
stoppé sa remontée à mi parcours . Le dégagement avait été si brutal qu'Edouard
faillit basculer en avant . Il ne put garder l'équilibre que parce que
dans un réflexe à court terme salutaire, il avait immédiatement reposé
dans le trou encore béant qu'il venait à peine de quitter, son pied dégagé
!
Tout ça pour ça…
Edouard ne put retenir plus longtemps la rage qu'il avait contenue à grand
peine jusque là, et ce furent un torrent de jurons divers qui se répandirent
dans le froid . D'un vigoureux coup de fer 7, il envoya même dans les
airs un gros paquet de vase qui alla s'écraser mollement quelques mètres
plus loin . D'avoir ainsi laissé s'exprimer sa colère lui fit beaucoup
de bien, et c'est presque sereinement qu'il se pencha pour ramasser le
bob de tweed que toutes ses gesticulations avait précédemment éjecté de
son crâne, et le remit en place .
" Bon bon bon… bien… se dit-il, je ne vais tout de même pas passer ma
nuit dans cette fosse à merde ! "
La situation n'avait en soi rien d'alarmante . Ce n'était tout de même
pas la première fois qu'il se trouvait coincé jusqu'aux cuisses dans la
vase ! Dieu sait combien de fois cela lui était arrivé quand on l'envoyait
passer ses vacances chez sa grand-mère à Poultrouzach, et qu'il allait
ramasser des vers pour la pêche . Il éprouvait même une certaine fierté
d'avoir réussi le miracle de ramener ses bottes à chaque fois. Mais c'était
cinquante ans auparavant, au moins, et Petit - Edouard avait alors une
tout autre verdeur, de tout autres forces . Qui plus est, c'était au mois
de juillet, et la température n'était pas de quelques degrés à peine au-dessus
de zéro…
Et voilà que la nuit tombait …
Bon, il fallait faire quelque chose ! Appeler ? Bien sûr, il y pensait,
mais quand on affiche une si solide inimitié pour ses semblables, on doit
assumer jusqu'au bout, on n'appelle pas au secours pour un motif aussi
futile, une histoire de pet de travers . Et puis qui appeler à cette heure,
en ces lieux ?
À 17h30, en plein novembre, il n'y a sûrement plus que lui à hanter les
fairways . Tous les golfeurs ont déjà terminé leur partie depuis longtemps,
et les derniers sont déjà au chaud dans leur voiture, pressés d'arriver
chez eux au plus vite. Edouard recommença à se dandiner d'un pied sur
l'autre, essayant de remonter quelques centimètres à chaque fois . Mais
la manœuvre était sans effet… Les quelques centimètres gagnés par le pied
gauche, plongeaient le droit un peu plus profond, et inversement ! Il
s'estimait presque chanceux de ne pas s'enfoncer davantage . Certes il
avait trouvé une sorte de stabilité, mais à soixante centimètres de profondeur
de boue visqueuse .
Le froid devenait piquant . La perspective de passer une nuit complète
dans cette vasière nauséabonde ne l'enchantait vraiment pas, et cela suffit
à mettre un terme à ses scrupules . Alors sans y réfléchir davantage,
il se mit à appeler à l'aide . Oh… bien discrètement d'abord… Et en admettant
qu'il y ait eu une présence humaine dans les parages, personne certainement
n'aurait rien entendu. Puis progressivement il appela plus fort, puis
plus fort encore, pour finir par gueuler de puissants
" À l'aide ! Au secours ! "
" À l'aide… aide…aide… ", " Au secours… cours… cours… "
répondait timidement l'écho…
Est-ce la qualité de l'air, ou le froid, les syllabes ne sonnaient pas
comme d'habitude . Ses paroles semblaient vides, sa voix n'avait pas de
timbre . Les mots ne prenaient pas vie . Ils paraissaient puissants mais,
tout en sécheresse, ils se contentaient de claquer à l'air, et n'avaient
aucune amplitude . Certes ils rebondissaient contre le grand talus qui
faisait face à l'étang, mais ne dépassaient pas son faîte .
" Au secours, au secours Nom de Dieu !… "
La masse fangeuse et collante ne laissait rien transparaître de ce qu'elle
avalait . Elle absorbait en silence toute manifestation de vie, se nourrissant
pour l'heure des cris et des mouvements d'Edouard . Il eut la pensée qu'à
peine il se serait sorti de cette gangue molle, elle se refermerait sur
ses efforts avec le seul souci de tout gommer, de tout lisser pour que
dans la pâleur des premières lueurs du jour, le lendemain matin, il ne
restât aucune trace du combat il avait livré .
Mais était-ce bien le meilleur moment pour laisser glisser son âme vers
un excès de lyrisme ?…
Encore plus blanche dans la pénombre qui maintenant régnait sur le golf,
sa petite Maxfli le narguait un peu plus loin…
" Foutue salope ! "
Cela lui était sorti comme ça, tout seul . Il avait hurlé sans réfléchir
.
" Foutue salope… ça oui… "
Cette fois il n'avait pas crié, il avait davantage dit cela sur le ton
de la confidence, comme on murmure à part soi une évidence, sans acrimonie
particulière mais quand même avec le sentiment de lourdement payer son
amour immodéré pour la petite balle . Et il hocha la tête en soupirant
. Il fit une nouvelle tentative pour alerter un éventuel passant, mais
abandonna bien vite, comme résigné enfin à attendre le lendemain pour
être secouru . Il avait vraiment froid maintenant, ses pantalons de velours
épais avaient fait comme deux grosses éponges . Ils s'étaient peu à peu
imbibés bien au-dessus des genoux, et étaient maintenant comme deux fourreaux
de glace .
Avec la nuit, la température chutait rapidement, et bien qu'il n'y eût
pas le moindre souffle de vent, le froid profitait des moindres passages
pour s'insinuer à travers les vêtements . Edouard regarda l'heure . Il
lui fallut fixer longtemps les aiguilles pour lire le cadran . Six heures
et demie… Il faisait maintenant bien noir, mais dans quelques minutes,
le premier quartier de lune passerait sûrement son nez par dessus le bois
des Charmants, et viendrait lui donner un peu de lumière . D'un côté ce
serait agréable, mais il allait faire encore plus froid…
Il prit soudain conscience qu'il avait toujours son club en main ! Il
le planta devant lui, et fourra ses mains dans les manches de sa veste
pour y chercher un peu de chaleur . Il aurait bien voulu s'asseoir, mais
cela lui était bien entendu impossible . Ses pensées flottaient d'un sujet
à l'autre, il n'arrivait pas à se fixer sur un sujet plus de quelques
secondes . À croire que son cerveau lui-même était en train de prendre
froid ! C'est certainement ce qui était en train de se produire d'ailleurs
car, aussi incroyable que cela puisse paraître, il s'endormit !
Le tableau était hallucinant… Dans le froid glacial de l'étang des Mignards,
campé tout raide dans ses soixante dix centimètres de vase, un fer sept
à portée de main, la tête droite, Edouard Buzuck dormait, debout, comme
un vieux cheval qu'on ne prend plus la peine de rentrer le soir à l'écurie
et qui ne se couche plus, de peur de ne plus pouvoir se relever .
Il dormait vraiment, profondément, d'un sommeil halluciné d'images fulgurantes
de jeunes filles en tenue de golf légère, de balles ailées, de vieilles
métamorphosées en pintades grises, allant en groupes vers leurs balles
en criaillant et en battant des ailes . Il se mit à voler aussi, au-dessus
des nuages, au-dessus des prairies et des étangs . Mêlé aux officiels
célébrant l'armistice de 1918 devant le monument aux morts, il vit s'approcher
une gamine qui expliqua qu'elle avait perdu sa balle… Mais tandis que
la Marseillaise retentissait, elle disparut …
" …Qu'un sang impur
abreuve nos sillons…
Nom de Dieu !" .
Edouard eut un sursaut . Quelqu'un juste à côté de lui, gueulait la Marseillaise
dans ses oreilles . Mais non, il n'y avait personne . C'était le son de
sa propre voix qui l'avait réveillé . La lune était maintenant juste au-dessus
de lui, bien nette, bien claire et la surface de l'étang étincelait. Beauté
et tragédie semblaient vouloir faire en ces lieux bon ménage…
Il chercha des yeux la balle de la gamine et la vit, là juste devant lui
. Tout à coup il prit conscience de son délire . Il lui fallait coûte
que coûte éviter la démence qui semblait vouloir le guetter… Mais le froid
était si vif qu'il replongea immédiatement…
Et il proposa tout de suite à ses compagnons de repousser cette armée
de vieilles et de gamines, qui le menaçaient à chaque instant . Sans attendre
leur réponse, il se remit à hurler le deuxième couplet de La Marseillaise
.
" Que veut cette horde d'esclaves,
De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves,
Ce fer sept longtemps préparé ? "
Voilà que tout se mélangeait maintenant dans ce pauvre esprit gelé . L'hymne
national, le golf, la boue, tous se rejoignaient dans ses visions extravagantes
.
Aussi brusquement qu'il avait commencé, Edouard s'arrêta de chanter. Dans
un froissement d'ailes, un héron cendré venait de se poser à quelques
mètres de lui .
" À l'aide, au secours " cria-t-il en direction du héron .
Celui-ci eut d'abord un sursaut de surprise, mais ne s'envola pas.
" Dis mon petit camarade, tu pourrais pas me sortir de là ?… "
L'oiseau
remua sa tête dans un sens, puis dans l'autre, visiblement intrigué par
cette chose plantée là dans la vase . C'est alors qu'il aperçut la balle
. Il avança ses longues pattes vers elle, mais au moment où il allait
pouvoir l'attraper de son long bec, la chose poussa un cri !
" Va pas t'amuser à jouer ma balle camarade, où je te colle deux points
de pénalité ! "
Le héron ne parut pas troublé outre mesure, et commença à titiller la
balle du bout de son bec .
" - Nom de Dieu de nom de Dieu, laisse ma balle je te dis ! C'est à moi,
et je vais la jouer !
- Kèkkk' " répondit le héron…
Le cri du héron est curieux à entendre la nuit… En plein jour, il se perdrait
sans doute dans le brouhaha ambiant de la vie multiple. Mais la nuit,
dans le silence et la solitude de la nuit, il prend une tonalité inquiète,
et donc inquiétante .
" - Kèkkk'… Kèkkk'… répéta l'oiseau.
- Y a pas de Kèkkk qui tienne ! C'est Ma balle et Je vais la jouer, alors
tu la laisses en place . "
Mais le héron n'entendait pas grand chose au langage des choses envasées…
Il saisit la balle dans son bec, et s'éloigna de quelques mètres . Edouard
eut un choc . Il se démena comme un fou pour essayer de se dégager, mais
il s'épuisa rapidement et dut s'arrêter, hors d'haleine…Son bob était
retombé au sol, mais il ne songea même pas à le ramasser .
Il reprit en main son fer 7, et le pointa vers le héron, .
" Remets tout de suite la balle à sa place, sinon je pourrais bien jouer
ta tête à la place ! ",
Et il brandit son fer à bout de bras, menaçant. Le héron ne comprenait
décidément rien au langage des humains. Il reprit dans son bec la balle
qu'il avait posée entre ses pattes, et s'aidant de petits mouvements de
ses ailes, il marcha vers la berge . Cette insolence patente eut le don
de mettre Edouard hors de lui .
" Mais qui m'a foutu un golfeur de cet acabit ? Je vais faire quoi, moi,
hein ? Je vais peut-être déclarer ma balle perdue et repartir en taper
une d'où je viens ? Hein ? "
Puis, saisissant une poignée de vase de sa main libre, il la lança en
direction du héron…
" Espèce de foutu con, ramène-moi ma balle tout de suite ! T'entends
! " Le héron, que la boue n'avait pas touché, laissa tomber la balle et
prit son envol .
" Reviens ! Reviens ici tout de suite Nom de Dieu… Un arbitre, je demande
un arbitre ! "
Et il se remit à hurler La Marseillaise à tue-tête .
" Contre nous de la tyrannie
l'étendard sanglant est levé…
Entendez-vous dans les campagnes
mugir ces féroces soldats… "
Le héron ne comprenait toujours rien aux paroles, mais semblait très sensible
à la mélodie . Il revint se poser tout près d'Edouard, et ponctua la dernière
syllabe du chant patriotique de quelques " Kèkkk' " bien sonores.
- " Va chercher ma balle, toi je t'ai dit !
- Kèéèkkk', Kèéèkkk' !"
Il était bien clair que l'oiseau faisait de réels efforts pour interpréter
à sa manière la Marseillaise, et répéter la même ligne mélodique .
Et il entreprit même une espèce de danse sauvage autour d'Édouard, tout
en lançant de puissants cris
" Kèéèkkk', Kèéèkkk'-Kèéèkkk', Kèéèkkk' … "
C'en était trop pour le cerveau dérangé de notre pauvre envasé, qui eut
soudain la vision très claire qu'il était l'objet d'un flot de
moqueries.
Alors, sans crier gare, au moment où le héron passait tout près de lui,
il releva son fer sept, et d'un coup magistral, Vlan, lui arracha la tête
et la fit voler au loin.
La dépouille de l'oiseau eut un soubresaut, et dans un mouvement d'ailes
incontrôlé, vint se jeter à la figure du fou, avant de retomber inerte,
à ses pieds .
Est-ce l'effort, l'excès d'émotion, la température glaciale, le choc,
toujours est-il qu'au moment même où la tête de l'oiseau en retombant
venait se planter à son tour dans la vase, Edouard ressentit une vive
douleur dans la poitrine . Il lâcha son club et ramena vivement sa main
gauche . Il avait mal . Il avait froid . Il ne pouvait plus parler normalement
.
C'était comme si des doigts de glace s'étaient refermés sur son cœur,
et serraient, serraient de plus en plus fort .
La
douleur était intense, et il put à peine faire l'effort de gonfler ses
poumons une fois encore . Il roula deux yeux fous vers le ciel, et dans
un soupir, eut la force de murmurer :
" …viennent jusque dans vos bras
égorger vos fils et vos pintades… "
Puis il se tut
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Sa
tête, puis son corps, basculèrent de quarante cinq degrés vers l'avant,
et se stabilisèrent ainsi dans cette position grotesque.
Pas le moindre souffle de vent, pas le moindre bruit, pas un seul
frémissement à la surface argentée de l'étang, ni dans les branches
des trembles.
Le temps brusquement s'était immobilisé…
Seuls, quelques plumules de duvet terminaient en se balançant leur
chute, et se posaient en douceur sur l'eau .
Et la lune, en silence, regardait médusée, l'âme d'Edouard
s'extraire du monde des vivants .
© Michel
Goubin
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