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-----Qui
n'a jamais entendu dire que le golf est une drogue ? Personne sans doute.
Chaque golfeur que vous aurez le plaisir de croiser confessera sans honte
cette irrésistible attirance pour les fairways, cette envie permanente
de fouler les greens, ce besoin de frapper un plein swing sur la petite
balle blanche.
Pour autant que je m'en souvienne, le meilleur exemple que l'on puisse
donner de cette passion incroyablement puissante et commune à tous les
golfeurs, est l'histoire de Johnny Bickett, dont nous fûmes témoins au
sein même de notre cher club de Robina Woods. Johnny Bickett n'était pas,
bien entendu, son vrai nom, tout au plus un sobriquet amusant dont nous
l'avions affublé, par taquinerie au début, mais que tous les golfeurs
de Robina Woods avait retenu, et que lui même avait finalement accepté,
de guerre lasse.
Installés
avec trois amis à la " Table des Vénérables ", dont personne n'osait nous
contester la
"propriété ", nous sirotions ce jour là un vieux whisky écossais en commentant
notre partie du jour. Michel, Oldest Member de notre club, du haut de
ses 70 ans, n'était pas peu fier de maîtriser encore un jeu plus précis
que puissant, mais capable d'honorer facilement son handicap à un chiffre.
Claude, Philippe et moi-même, de 15 ans ses cadets étions à peu près du
même niveau que lui, ce qui rendait les parties extrêmement disputées
et intéressantes. Tandis que nous débattions gaiement de savoir si oui
ou non la cavité d'un arbre creux pouvait être considérée comme le trou
d'un animal fouisseur, Johnny Bickett entra dans le club house, arborant
la mine réjouie caractéristique de ses grands jours.
- "71, enfin ! annonça-t-il fièrement
avant de retourner vers le bar pour conter ses exploits, en brandissant
bien haut sa carte de score. Philippe nous regarda, commentant l'événement
d'un ton moralisateur :
- Ça, je vous l'avait bien dit, Johnny Bickett est un joueur à
fort potentiel.
- Et si jeune, fis-je remarquer à mon tour, il va écumer les compétitions,
maintenant…
- Aucun risque, mes amis, intervint Michel pensivement. Il est trop irrégulier,
son mental est fragile, et il ne possède pas encore bien son swing. Il
va s'écrouler avant même de gagner une compétition. Il ne supportera pas
de mal jouer, même une fois de temps en temps, s'emportera, annoncera
mille fois qu'il ne veut plus jouer au golf, et mille fois y reviendra,
pour se torturer encore.
- Comme tu est cruel, Michel, ironisa Claude en avalant une large rasade
de whisky.
- Non, je ne suis pas cruel. C'est le golf qui est cruel. Moi, je ne suis
qu'un observateur éclairé par des années d'expérience.
- A la santé du golf cruel, conclut Philippe en riant et en levant son
verre ".
Nous trinquâmes.
Au cours des jours qui suivirent, Johnny Bickett joua 71, 69, 70, et 69,
attirant les deux derniers jours quelques spectateurs admiratifs. Il faut
dire que notre parcours de Robina Woods était (et est toujours, je vous
le confirme) véritablement difficile, et rares étaient les joueurs à descendre
sous la sacro-sainte barre des 72.
Deux semaines après l'éclosion du champion Johnny Bickett, eut lieu la
première compétition de la saison. De nombreux spectateurs étaient traditionnellement
présents pour cet évènement, qui coïncidait avec le dernier jour des vacances
d'été. Les cent meilleurs golfeurs du département croisaient chaque année
les fers à cette occasion, caressant l'espoir de remporter le magnifique
trophée, un écu en bronze aux armes de Robina Woods, exemplaire unique,
le seul daté de l'année de la compétition. Tout golfeur de notre bon vieux
club rêvait d'en gagner un, et parmi nous, seul Philippe avait eu le grand
honneur de recevoir le prix tant désiré, qui trônait depuis au-dessus
de la cheminée de son salon, entre deux hures de sanglier.
Nous jouâmes très moyennement cette année-là, mais le temps avait eu raison
de nos folles ambitions de jeunes hommes, de nos espoirs d'exploits, et
c'est avec philosophie que nous acceptâmes nos scores, qui pour n'avoir
aucune chance de nous faire figurer parmi les lauréats, n'en étaient pas
moins tout à fait honorables, et respectaient nos handicaps. L'acceptation
de ses propres faiblesses, l'humilité ne sont pas des dons innés chez
les golfeurs, mais une fatalité qui s'apprend au fur et à mesure que passent
les années.
Et l'expérience, c'est justement ce qui manquait à Johnny Bickett. Nous
apprîmes qu'il avait rendu une carte à 102, soit trente au dessus du par,
et qu'il avait quitté le golf avant même de partager avec ses partenaires
une pinte de bière, ce qui choqua tout le monde. Rassemblés au club house,
nous demandâmes à Christophe, le barman, ce qui s'était passé. Tout le
monde discutait souvent avec lui, un ancien joueur de hockey sur gazon,
qui après avoir testé sans succès le difficile art du golf, avait compris
que le meilleur moyen de pénétrer ce milieu, si particulier et si attirant,
serait pour lui l'emploi de barman - libre à l'époque - .
" Et bien, je ne l'ai pas vu, mais il paraît qu'il a joué divinement jusqu'au
trou numéro 7 - il était alors à trois sous le par - et a ensuite envoyé
quatre balles hors limite. Il s'est emporté, et a brisé de rage son driver
sur son genou. Bien entendu, le Marshall lui a collé deux points pour
mauvaise conduite ".
Christophe reprit sa respiration, goûtant avec plaisir l'intérêt que suscitait
son récit.
" Ses malheurs ne faisaient que commencer : deux balles dans l'eau au
dix, encore un hors limite au 14, une balle perdue au 16, et pour finir,
un quadruple bogey au 18. Là, il a hurlé que le golf était un jeu idiot,
et que jamais plus il ne toucherait un club de golf de sa vie. Et il est
parti. "
La foule des curieux, qui s'était attroupée autour du bar pour écouter
l'histoire, resta silencieuse, interdite, pendant quelques secondes….
Puis, d'une seule voix, tout le monde éclata de rire, car qui n'a jamais
dit : " c'est fini, ce n'est pas un sport pour moi ! " . L'on sortit un
grand tableau noir, sur lequel Christophe traça des colonnes, avant d'annoncer
officiellement :
- Ouverture des paris : nous sommes aujourd'hui dimanche. La mise est
de 100 livres. Celui qui devinera quand aura lieu la prochaine journée
de golf de Johnny Bickett remporte le jackpot, … et offre la tournée générale
! ".
Comme tout le monde, nous participâmes et y allâmes de nos 100 livres.
Comme se plaisait à le dire Michel, " le golf est une maladie incurable.
La question n'est pas de savoir si l'on va rejouer, mais quand on va rejouer.
" Et pour Johnny, le délai fut étonnamment court.
Comme tous les jours, avec mes trois amis, je prenais un solide petit
déjeuner au clubhouse, et dus donc constater avec tristesse - pour mes
100 livres - mais également avec amusement, que Johnny Bickett venait
de revenir au golf, seulement deux jours après avoir " craqué ". Il gara
sa voiture sur le parking encore à moitié vide, il se dirigea prestement
vers le clubhouse, dans lequel fusèrent quelques railleries en guise d'accueil.
Chose incroyable, il reçut les taquineries avec bonne humeur, en riant
même, trop heureux que son comportement du dimanche précédent ne soit
puni que de cette manière, trop heureux de pouvoir revenir assiéger les
greens, trop heureux de replonger la tête la première dans sa passion,
ce combat contre lui-même, cette éternelle quête du swing parfait… Constatant
sur le tableau des paris, que Claude, notre bon docteur bedonnant avait
gagné le jackpot, il me regarda :
" Dis donc, Antoine, tu croyais vraiment que je resterais six jours sans
golfer ?
- En fait, répondis-je, je partais du principe que tu n'es pas encore
en retraite, ce qui suppose que ton travail ne te laisse pas le temps
de jouer en semaine… ".
Il eut un petit sursaut embarrassé.
" Oui, et bien, je… , en faisant des heures supplémentaires,
je rattraperai mon retard…. Tu comprends, reprit-il en souriant à nouveau,
nous autres les golfeurs, avons nos priorités… "
J'acquiesçai, ne pouvant m'empêcher de penser qu'au cours de ma longue
carrière de banquier, j'avais souvent pensé à venir à Robina Woods pendant
les heures de travail, mais n'avais jamais osé le faire. Les temps changent.
Michel resta pensif en regardant s'éloigner Johnny Bickett vers le tee
du un.
" Encore un qui ne résistera pas à l'appel du golf. Le jeu va remplir
sa vie, et ne laisser de place à rien d'autre… ". A ces mots, Philippe,
Claude et moi-même, nous nous regardâmes. Nous avions tous passé récemment
la cinquantaine. Aucun de nous n'avait finalement passé le pas du mariage,
préservant une liberté propice à l'épanouissement de nos vies de golfeurs.
Bien sûr, il nous arrivait de parler d'autres choses, mais jamais bien
longtemps. Bien sûr, il nous arrivait de faire autre chose, d'aller ailleurs
que sur un parcours, mais l'on y revenait inlassablement. Notre vie s'éteindra
que nous aurons encore dans les yeux cette lueur fiévreuse d'un trou en
un, d'un eagle, ou tout simplement d'une approche rentrée de loin. Notre
univers entier s'était construit autour du golf, et il nous était impossible
d'imaginer en sortir. Mais nous étions, heureux, sereins. Nous avions
passé le cap très important dans la vie d'un golfeur, qui consiste à savoir
perdre une partie en ratant un putt de 30 cm sur le dernier trou… avec
humour et bonne humeur. Tel n'était pas le cas de Johnny Bickett, qui
rejoignit le clubhouse à la fin de sa partie. Il avait rongé ses ongles
jusqu'au sang, ses yeux étaient fatigués et rouges.. il en avait pleuré
! Affalé dans le vieux fauteuil en cuir, un verre de whisky entre les
doigts, il avait le regard fixe et absent d'un penseur fin saoul. Nul
doute que son esprit repassait en boucle les cinq parties qu'il avait
jouées sous le par, il y avait seulement quelques semaines… " Je dois
travailler mes approches ", marmonna-t-il, avant de prendre la poudre
d'escampette.
Trois mois passèrent sans que Johnny Bickett n'améliore son jeu. Ses parties
se faisaient de plus en plus fréquentes, et son travail en pâtissait.
Mais Johnny ne pouvait s'empêcher de venir sur le parcours. Un mois et
demi après la compétition qui l'avait vu tomber, il reçut sa lettre de
licenciement, qui ne parut pas l'émouvoir. C'est à peine s'il n'avait
pas l'air de penser : " enfin libre, je vais pouvoir jouer tous les jours,
et donc progresser… ". Christophe, le barman, crut bien faire, le sachant
quelque peu désargenté, de lui consentir un crédit, et de laisser le montant
de l'ardoise inchangé au fil des jours, prenant à sa charge les consommations
du pauvre golfeur dépité. La sympathie des membres de Robina Woods se
changea peu à peu en pitié, et pour certains, plus rares, en dédain. Johnny
Bickett était devenu alcoolique, sans travail, et surtout un mauvais golfeur.
Et pourtant, c'était toujours avec le même enthousiasme qu'il arrivait
au golf, qu'il saluait l'assemblée et se dirigeait rapidement vers le
départ. Mais c'était à chaque fois pour revenir plus déconfit que la fois
précédente, plus meurtri dans son amour propre de golfeur, plus triste
et impuissant à assumer son déclin.
Un mois plus tard, tandis que nous étions tranquillement installés dans
nos fauteuils - ceux à la table de l'Oldest Member -, nous apprîmes que
la femme de Johnny Bickett avait demandé et obtenu le divorce, avec la
garde des enfants, la maison, tout, en somme. Mais Johnny Bickett, qui
avait encore quelques notions de savoir vivre, ne s'en était ouvert à
personne. Il va sans dire qu'avoir l'esprit encombré de soucis personnels
est généralement d'un effet désastreux sur le jeu, ce qui n'arrangea rien
au problème de Johnny. Ses journées était faites d'espoirs et de déceptions,
d'un golf immature et irréfléchi, et sans que son niveau ne parvienne
à atteindre mieux que 20 au dessus du par. Afin de le sortir de l'impasse
dans laquelle il s'enlisait - golf médiocre, alcool, et dépressions à
répétitions - Christophe, le barman, qui aurait donné son bar pour avoir
le quart du niveau d'un Johnny déchu, l'embaucha comme mécanicien pour
aider à l'entretien des tondeuses de fairways et de greens.
Ce fut probablement le geste qui sauva Johnny Bickett. Certes, ce n'était
pas un emploi glorifiant, en comparaison de son ex-place de conseiller
juridique à la Banque Venot, Venot & Venot, mais Johnny y voyait l'avantage
de pouvoir rester au golf tout en gagnant sa vie. Sa bonne humeur se ressentait
dans son travail, qu'il accomplissait avec une ardeur hors du commun.
Sans doute bichonnait-il les tondeuses en pensant qu'après les lames des
machines passerait sa balle… il fallait que le terrain soit parfait. Il
lui serait alors possible de bien lire les lignes de put, et de mieux
scorer. En accord avec Christophe, Johnny Bickett avait pris l'engagement
de ne jouer que le week-end, et de se concentrer sur l'entretien des machines
en semaine. Le même enthousiasme pouvait se lire dans son visage chaque
samedi matin, et malheureusement, il arborait invariablement la même tête
d'enterrement le dimanche soir. Peut-être était-il conscient qu'il aurait
fallu quitter à jamais le golf et oublier ce sport définitivement pour
ne pas gâcher sa vie…Mais demandez donc à un golfeur - un vrai, pas ceux
qui ne font que se promener le dimanche - de faire autre chose de ses
week-ends, et vous comprendrez.
Le mardi, alors que Johnny Bickett nettoyait les lames tournantes des
tondeuses de green, un accident survint. Pour débourrer les machines,
il faut passer les mains sous la protection en métal, faite pour empêcher
que les déchets des coupes ne voltigent un peu partout. La main du mécanicien
racle alors les lames, et le coté intérieur des protections. Bien entendu,
pour éviter que la dangereuse proximité entre la main et les lames ne
favorise d'accident, il est recommandé de couper le contact des machines.
Sur sa lancée, et dans l'idée de nettoyer trois machines au lieu de deux
dans l'heure, Johnny avait fait l'économie des quelques minutes suffisantes
pour cette opération de sécurité. Tandis que l'imprudent débourrait la
deuxième tondeuse, il entendit avec horreur le moteur s'emballer tout
seul, entraînant impeccablement la rotation des lames. Avant que Johnny
n'ait eule temps de retirer sa main, il vit, impuissant, les yeux écarquillés,
la mâchoire d'acier happer ses doigts, agripper ses phalanges, sentit
ses os se biser en un craquement sec et humide. La machine avalait consciencieusement
la main, crissant sur les cartilages du poignet tandis qu'il hurlait de
douleur. Chauffant, toussant, ralentie par le travail des lames sur les
petits os des doigts, butant à chaque rotation sur les os du poignet,
la tondeuse finit par caler, retenant dans ses griffes un prisonnier inerte,
évanoui.
Une équipe de pompiers parvint à extirper le bras du pauvre Johnny de
la tondeuse, et le transporta à l'hôpital St Bernard, à deux kilomètres
de là. Les chirurgiens ne purent sauver sa main, malgré cinq heures de
tentatives acharnées, et finalement se résolurent à amputer Johnny à hauteur
du poignet gauche. Les commentaires allaient bon train à Robina Woods,
et l'affaire occupa les esprits pendant deux longues semaines. Tant de
malheurs accabler une seule personne ! Qu'est-ce qu'il allait devenir
? Sans main gauche, il devrait définitivement dire adieu au golf. Et le
golf, c'était toute sa vie…
"" - Et
la compétition de dimanche, vous y participez ? Quelle chance, vous pourrez
admirer les bougainvilliers en fleurs du huitième trou…"
Et petit
à petit, Johnny Bickett sortit des mémoires.
Il reprit
quelques mois plus tard son travail au club house, au côté de Christophe
. Mais Ce n'était plus " notre Johnny Bickett " : plus d'exclamations
joyeuses, de défis impossibles qu'il lançait à n'importe qui … plus de
golf. Il était devenu normal, d'une humeur égale, sobre, et sachant discuter
de tout et de rien sans ramener obligatoirement la conversation vers le
jeu. Parfois, le soir, alors que le clubhouse se vidait de ses derniers
clients, il se tenait là, devant la baie vitrée, faisant face à l'arrivée
du dix-huitième trou, le regard vague, son bras mutilé en écharpe, et
restait immobile, perdu dans ses réflexions, pendant de longues minutes.
Un soir d'été,
confortablement installés dans nos fauteuils, nous terminions nos boissons
et nos cacahouètes, tout en commentant la compétition qui venait de s'achever,
lorsque Michel, probablement pris d'une soudaine sympathie pour le manchot
- de celles que favorise l'ingestion de whisky en quantité légèrement
supérieure aux recommandations de la marée-chaussée - l'interpella amicalement
: " Allez Johnny, arrête un peu de fixer ce green du dix-huit, il ne va
pas s'envoler ! Tiens, viens donc prendre un verre avec nous. " Johnny
s'arracha à ses réflexions, et se retourna pour répondre à l'invitation.
Il avait dans les yeux cette lueur d'envie et de passion, que seuls désormais
pouvaient calmer sans jamais guérir, les récits de golfeurs " vivants
".
- Avec plaisir, Michel, parlez moi donc de votre journée, du parcours,
de vos scores… Personne n'ose plus en discuter avec moi… ". Nous comprîmes
alors que la pudeur légitime dont s'entouraient l'ensemble de nos membres
faisait plus de mal que de bien au pauvre Johnny, et très vite, à l'écoute
de nos hauts faits et de nos malheurs golfiques, ses yeux s'emplirent
de larmes, des larmes de joies, de bonheur de pouvoir s'approcher si près
d'une ambiance perdue. Non, Johnny n'était pas guéri, et ne le serait
jamais.
Dans les
semaines qui suivirent, Johnny se fit moins présent, et Philippe s'en
inquiéta. Mais Christophe le rassura : " Je t'assure, cher Philippe, que
jamais Johnny Bickett n'a été aussi bien : il mange, parle, rit et boit
comme tout le monde. Et en plus, il m'aide sacrément pour ma comptabilité
tu sais… "
De fait, nous pûmes nous en apercevoir, et quelle ne fut pas notre surprise,
un soir, alors que le club house était encore animé des histoires du jour,
d'y trouver un Johnny transfiguré. Il tenait un verre à la main - la droite,
forcément - et expliquait à qui voulait l'entendre toute la vertu d'un
bon transfert. Joignant le geste à la parole, il ôta son bandage, exhibant
un moignon grotesque, esquissa un swing qui, un an auparavant, lui aurait
valu les plus joyeuses railleries. Mais cette fois, rares furent les rieurs,
et Johnny rayonnait. Plus tard dans la soirée, alors que Christophe, mandaté
par le comité fédéral, accrochait le tableau de la prochaine compétition,
un silence pesant se fit lorsque Johnny y inscrivit soigneusement son
nom. Gênés, les organisateurs ne surent comment réagir, et ce fut Michel,
le sage, que je soupçonne encore aujourd'hui d'avoir été au courant bien
avant tout le monde, qui détendit l'atmosphère :
" Et bien bonne chance, Johnny, tu paries la bière en net ?
- Eeeeetttt comment !" hurla Johnny, comme il le faisait avant.
Le jour
de la compétition, les nombreux compétiteurs qui n'étaient pas encore
partis s'étaient rassemblés autour du tee de départ, curieux de voir ce
qu'allait faire Johnny Bickett. Celui-ci arriva, comme il est conseillé,
dix minutes avant son tee-time, reçut les instructions du starter, et
se rendit au tee du premier trou en compagnie de ses partenaires. Là il
sortit de son sac une espèce de cylindre de vingt centimètres de long,
qu'il enfila sur son avant-bras gauche, avant de le fixer solidement à
l'aide de lanières, de sorte que le curieux appendice ne puisse bouger.
Un trou à l'autre extrémité du cylindre semblait pouvoir accueillir le
manche de ses clubs. Il y introduisit son driver. Devant un parterre de
joueurs médusés, il fit quelques swings d'essai, et frappa un drive honorable,
compte tenu des circonstances, de 150 mètres environ. Il se fendit d'un
" Messieurs, bonne partie !", rangea son driver, et partit en direction
de sa balle. Ayant joué avant lui, nous déjeunions déjà lorsqu'il vint
rendre sa carte au club house, l'air satisfait.
" Alors ? lui demandai-je .
- Oh, répondit-il calmement, j'ai bien joué, 32 au dessus du par !"
Il vint à notre table à l'invitation de Michel.
" Bien sûr, maintenant, il me sera difficile de descendre au dessous de
25 de handicap, mais je crois que c'est une belle victoire, reprit-il
très sérieusement. Et puis, vous savez, quand on joue 30, on frappe beaucoup
plus souvent que ceux qui jouent le par ! Il faut réfléchir, faire des
choix, opter pour des stratégies plus ou moins risquées… "
Son débit devenait rapide, il souriait, sa bonne humeur avait quelque
chose de touchant.
" Tenez, au septième trou, j'ai voulu couper à travers les arbres, mais
ma Titleist est restée hors limite… " ----
Il riait à présent, de partager ses mésaventures, sa partie, avec des
connaisseurs. Johnny Bickett avait finit par accepter son golf, et le
golf en général, avec ses joies et ses peines. Il était prêt aujourd'hui
à être un vrai golfeur. Mais cela lui avait coûté une main.
Aujourd'hui
encore, il m'arrive de penser que le golf est une maîtresse impitoyablement
fidèle, qu'il est quand même bien dur de quitter.
Pendant vingt
cinq ans, Johnny Bickett a continué à jouer au golf, sans résultats époustouflants,
mais avec une passion qui ne s'est jamais éteinte.
Aujourd'hui,
il travaille encore comme comptable du club house, et ne se permet d'aller
sur le parcours que le week-end venu. Christophe tient toujours le bar,
et écoute toutes les histoires de golfeurs qui passent. Il doit en connaître
un nombre impressionnant… Michel nous a quitté pour toujours, et repose
dans un cimetière qui surplombe le golf de Robina Woods. Claude, le docteur,
tapote toujours la petite balle blanche. Mais comme Philippe et moi, il
est âgé de 80 ans, et ses parties relèvent plus de la promenade que du
golf. Philippe a arrêté de jouer, à cause de problème de dos, il y a six
ans. Il s'est alors pris de passion pour les vieux clubs en bois, qu'il
collectionne. Si vous passez à Robina Woods, vous pourrez admirer sa collection
sur tous les murs du club house.
Quant à moi, mon arthrite et mon docteur m'interdisent de retourner sur
le parcours. Je me contente de hanter mon cher club house, en ma qualité
de Oldest Member. Je vois défiler des centaines de golfeurs excités, tous
les jours, et je leur envie leur jeunesse. Et le soir, alors que Claude,
Philippe, et moi-même évoquons avec Christophe et Johnny les souvenirs
du bon vieux temps, il m'arrive de m'écarter vers la baie vitrée, et de
rester là, à contempler le green du dix-huit, pendant de longs moments.
©
Antoine Venot
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