Feu Sacré ... (nouvelle)
© Antoine Venot
leglofeur@mail.pf
Une nouvelle originale d'Antoine, vous savez, le célébrissime Antoine Venot, from Tahiti .

-----Qui n'a jamais entendu dire que le golf est une drogue ? Personne sans doute. Chaque golfeur que vous aurez le plaisir de croiser confessera sans honte cette irrésistible attirance pour les fairways, cette envie permanente de fouler les greens, ce besoin de frapper un plein swing sur la petite balle blanche.

Pour autant que je m'en souvienne, le meilleur exemple que l'on puisse donner de cette passion incroyablement puissante et commune à tous les golfeurs, est l'histoire de Johnny Bickett, dont nous fûmes témoins au sein même de notre cher club de Robina Woods. Johnny Bickett n'était pas, bien entendu, son vrai nom, tout au plus un sobriquet amusant dont nous l'avions affublé, par taquinerie au début, mais que tous les golfeurs de Robina Woods avait retenu, et que lui même avait finalement accepté, de guerre lasse.

Installés avec trois amis à la " Table des Vénérables ", dont personne n'osait nous contester la
"propriété ", nous sirotions ce jour là un vieux whisky écossais en commentant notre partie du jour. Michel, Oldest Member de notre club, du haut de ses 70 ans, n'était pas peu fier de maîtriser encore un jeu plus précis que puissant, mais capable d'honorer facilement son handicap à un chiffre. Claude, Philippe et moi-même, de 15 ans ses cadets étions à peu près du même niveau que lui, ce qui rendait les parties extrêmement disputées et intéressantes. Tandis que nous débattions gaiement de savoir si oui ou non la cavité d'un arbre creux pouvait être considérée comme le trou d'un animal fouisseur, Johnny Bickett entra dans le club house, arborant la mine réjouie caractéristique de ses grands jours.
- "71, enfin ! annonça-t-il fièrement avant de retourner vers le bar pour conter ses exploits, en brandissant bien haut sa carte de score. Philippe nous regarda, commentant l'événement d'un ton moralisateur :
- Ça, je vous l'avait bien dit, Johnny Bickett est un joueur à fort potentiel.
- Et si jeune, fis-je remarquer à mon tour, il va écumer les compétitions, maintenant…
- Aucun risque, mes amis, intervint Michel pensivement. Il est trop irrégulier, son mental est fragile, et il ne possède pas encore bien son swing. Il va s'écrouler avant même de gagner une compétition. Il ne supportera pas de mal jouer, même une fois de temps en temps, s'emportera, annoncera mille fois qu'il ne veut plus jouer au golf, et mille fois y reviendra, pour se torturer encore.
- Comme tu est cruel, Michel, ironisa Claude en avalant une large rasade de whisky.
- Non, je ne suis pas cruel. C'est le golf qui est cruel. Moi, je ne suis qu'un observateur éclairé par des années d'expérience.
- A la santé du golf cruel, conclut Philippe en riant et en levant son verre ".
Nous trinquâmes.

Au cours des jours qui suivirent, Johnny Bickett joua 71, 69, 70, et 69, attirant les deux derniers jours quelques spectateurs admiratifs. Il faut dire que notre parcours de Robina Woods était (et est toujours, je vous le confirme) véritablement difficile, et rares étaient les joueurs à descendre sous la sacro-sainte barre des 72.

Deux semaines après l'éclosion du champion Johnny Bickett, eut lieu la première compétition de la saison. De nombreux spectateurs étaient traditionnellement présents pour cet évènement, qui coïncidait avec le dernier jour des vacances d'été. Les cent meilleurs golfeurs du département croisaient chaque année les fers à cette occasion, caressant l'espoir de remporter le magnifique trophée, un écu en bronze aux armes de Robina Woods, exemplaire unique, le seul daté de l'année de la compétition. Tout golfeur de notre bon vieux club rêvait d'en gagner un, et parmi nous, seul Philippe avait eu le grand honneur de recevoir le prix tant désiré, qui trônait depuis au-dessus de la cheminée de son salon, entre deux hures de sanglier.
Nous jouâmes très moyennement cette année-là, mais le temps avait eu raison de nos folles ambitions de jeunes hommes, de nos espoirs d'exploits, et c'est avec philosophie que nous acceptâmes nos scores, qui pour n'avoir aucune chance de nous faire figurer parmi les lauréats, n'en étaient pas moins tout à fait honorables, et respectaient nos handicaps. L'acceptation de ses propres faiblesses, l'humilité ne sont pas des dons innés chez les golfeurs, mais une fatalité qui s'apprend au fur et à mesure que passent les années.
Et l'expérience, c'est justement ce qui manquait à Johnny Bickett. Nous apprîmes qu'il avait rendu une carte à 102, soit trente au dessus du par, et qu'il avait quitté le golf avant même de partager avec ses partenaires une pinte de bière, ce qui choqua tout le monde. Rassemblés au club house, nous demandâmes à Christophe, le barman, ce qui s'était passé. Tout le monde discutait souvent avec lui, un ancien joueur de hockey sur gazon, qui après avoir testé sans succès le difficile art du golf, avait compris que le meilleur moyen de pénétrer ce milieu, si particulier et si attirant, serait pour lui l'emploi de barman - libre à l'époque - .
" Et bien, je ne l'ai pas vu, mais il paraît qu'il a joué divinement jusqu'au trou numéro 7 - il était alors à trois sous le par - et a ensuite envoyé quatre balles hors limite. Il s'est emporté, et a brisé de rage son driver sur son genou. Bien entendu, le Marshall lui a collé deux points pour mauvaise conduite ".
Christophe reprit sa respiration, goûtant avec plaisir l'intérêt que suscitait son récit.
" Ses malheurs ne faisaient que commencer : deux balles dans l'eau au dix, encore un hors limite au 14, une balle perdue au 16, et pour finir, un quadruple bogey au 18. Là, il a hurlé que le golf était un jeu idiot, et que jamais plus il ne toucherait un club de golf de sa vie. Et il est parti. "
La foule des curieux, qui s'était attroupée autour du bar pour écouter l'histoire, resta silencieuse, interdite, pendant quelques secondes…. Puis, d'une seule voix, tout le monde éclata de rire, car qui n'a jamais dit : " c'est fini, ce n'est pas un sport pour moi ! " . L'on sortit un grand tableau noir, sur lequel Christophe traça des colonnes, avant d'annoncer officiellement :
- Ouverture des paris : nous sommes aujourd'hui dimanche. La mise est de 100 livres. Celui qui devinera quand aura lieu la prochaine journée de golf de Johnny Bickett remporte le jackpot, … et offre la tournée générale ! ".
Comme tout le monde, nous participâmes et y allâmes de nos 100 livres. Comme se plaisait à le dire Michel, " le golf est une maladie incurable. La question n'est pas de savoir si l'on va rejouer, mais quand on va rejouer. " Et pour Johnny, le délai fut étonnamment court.
Comme tous les jours, avec mes trois amis, je prenais un solide petit déjeuner au clubhouse, et dus donc constater avec tristesse - pour mes 100 livres - mais également avec amusement, que Johnny Bickett venait de revenir au golf, seulement deux jours après avoir " craqué ". Il gara sa voiture sur le parking encore à moitié vide, il se dirigea prestement vers le clubhouse, dans lequel fusèrent quelques railleries en guise d'accueil. Chose incroyable, il reçut les taquineries avec bonne humeur, en riant même, trop heureux que son comportement du dimanche précédent ne soit puni que de cette manière, trop heureux de pouvoir revenir assiéger les greens, trop heureux de replonger la tête la première dans sa passion, ce combat contre lui-même, cette éternelle quête du swing parfait… Constatant sur le tableau des paris, que Claude, notre bon docteur bedonnant avait gagné le jackpot, il me regarda :
" Dis donc, Antoine, tu croyais vraiment que je resterais six jours sans golfer ?
- En fait, répondis-je, je partais du principe que tu n'es pas encore en retraite, ce qui suppose que ton travail ne te laisse pas le temps de jouer en semaine… ".
Il eut un petit sursaut embarrassé.

" Oui, et bien, je… , en faisant des heures supplémentaires, je rattraperai mon retard…. Tu comprends, reprit-il en souriant à nouveau, nous autres les golfeurs, avons nos priorités… "
J'acquiesçai, ne pouvant m'empêcher de penser qu'au cours de ma longue carrière de banquier, j'avais souvent pensé à venir à Robina Woods pendant les heures de travail, mais n'avais jamais osé le faire. Les temps changent. Michel resta pensif en regardant s'éloigner Johnny Bickett vers le tee du un.
" Encore un qui ne résistera pas à l'appel du golf. Le jeu va remplir sa vie, et ne laisser de place à rien d'autre… ". A ces mots, Philippe, Claude et moi-même, nous nous regardâmes. Nous avions tous passé récemment la cinquantaine. Aucun de nous n'avait finalement passé le pas du mariage, préservant une liberté propice à l'épanouissement de nos vies de golfeurs. Bien sûr, il nous arrivait de parler d'autres choses, mais jamais bien longtemps. Bien sûr, il nous arrivait de faire autre chose, d'aller ailleurs que sur un parcours, mais l'on y revenait inlassablement. Notre vie s'éteindra que nous aurons encore dans les yeux cette lueur fiévreuse d'un trou en un, d'un eagle, ou tout simplement d'une approche rentrée de loin. Notre univers entier s'était construit autour du golf, et il nous était impossible d'imaginer en sortir. Mais nous étions, heureux, sereins. Nous avions passé le cap très important dans la vie d'un golfeur, qui consiste à savoir perdre une partie en ratant un putt de 30 cm sur le dernier trou… avec humour et bonne humeur. Tel n'était pas le cas de Johnny Bickett, qui rejoignit le clubhouse à la fin de sa partie. Il avait rongé ses ongles jusqu'au sang, ses yeux étaient fatigués et rouges.. il en avait pleuré ! Affalé dans le vieux fauteuil en cuir, un verre de whisky entre les doigts, il avait le regard fixe et absent d'un penseur fin saoul. Nul doute que son esprit repassait en boucle les cinq parties qu'il avait jouées sous le par, il y avait seulement quelques semaines… " Je dois travailler mes approches ", marmonna-t-il, avant de prendre la poudre d'escampette.

Trois mois passèrent sans que Johnny Bickett n'améliore son jeu. Ses parties se faisaient de plus en plus fréquentes, et son travail en pâtissait. Mais Johnny ne pouvait s'empêcher de venir sur le parcours. Un mois et demi après la compétition qui l'avait vu tomber, il reçut sa lettre de licenciement, qui ne parut pas l'émouvoir. C'est à peine s'il n'avait pas l'air de penser : " enfin libre, je vais pouvoir jouer tous les jours, et donc progresser… ". Christophe, le barman, crut bien faire, le sachant quelque peu désargenté, de lui consentir un crédit, et de laisser le montant de l'ardoise inchangé au fil des jours, prenant à sa charge les consommations du pauvre golfeur dépité. La sympathie des membres de Robina Woods se changea peu à peu en pitié, et pour certains, plus rares, en dédain. Johnny Bickett était devenu alcoolique, sans travail, et surtout un mauvais golfeur. Et pourtant, c'était toujours avec le même enthousiasme qu'il arrivait au golf, qu'il saluait l'assemblée et se dirigeait rapidement vers le départ. Mais c'était à chaque fois pour revenir plus déconfit que la fois précédente, plus meurtri dans son amour propre de golfeur, plus triste et impuissant à assumer son déclin.

Un mois plus tard, tandis que nous étions tranquillement installés dans nos fauteuils - ceux à la table de l'Oldest Member -, nous apprîmes que la femme de Johnny Bickett avait demandé et obtenu le divorce, avec la garde des enfants, la maison, tout, en somme. Mais Johnny Bickett, qui avait encore quelques notions de savoir vivre, ne s'en était ouvert à personne. Il va sans dire qu'avoir l'esprit encombré de soucis personnels est généralement d'un effet désastreux sur le jeu, ce qui n'arrangea rien au problème de Johnny. Ses journées était faites d'espoirs et de déceptions, d'un golf immature et irréfléchi, et sans que son niveau ne parvienne à atteindre mieux que 20 au dessus du par. Afin de le sortir de l'impasse dans laquelle il s'enlisait - golf médiocre, alcool, et dépressions à répétitions - Christophe, le barman, qui aurait donné son bar pour avoir le quart du niveau d'un Johnny déchu, l'embaucha comme mécanicien pour aider à l'entretien des tondeuses de fairways et de greens.
Ce fut probablement le geste qui sauva Johnny Bickett. Certes, ce n'était pas un emploi glorifiant, en comparaison de son ex-place de conseiller juridique à la Banque Venot, Venot & Venot, mais Johnny y voyait l'avantage de pouvoir rester au golf tout en gagnant sa vie. Sa bonne humeur se ressentait dans son travail, qu'il accomplissait avec une ardeur hors du commun. Sans doute bichonnait-il les tondeuses en pensant qu'après les lames des machines passerait sa balle… il fallait que le terrain soit parfait. Il lui serait alors possible de bien lire les lignes de put, et de mieux scorer. En accord avec Christophe, Johnny Bickett avait pris l'engagement de ne jouer que le week-end, et de se concentrer sur l'entretien des machines en semaine. Le même enthousiasme pouvait se lire dans son visage chaque samedi matin, et malheureusement, il arborait invariablement la même tête d'enterrement le dimanche soir. Peut-être était-il conscient qu'il aurait fallu quitter à jamais le golf et oublier ce sport définitivement pour ne pas gâcher sa vie…Mais demandez donc à un golfeur - un vrai, pas ceux qui ne font que se promener le dimanche - de faire autre chose de ses week-ends, et vous comprendrez.
Le mardi, alors que Johnny Bickett nettoyait les lames tournantes des tondeuses de green, un accident survint. Pour débourrer les machines, il faut passer les mains sous la protection en métal, faite pour empêcher que les déchets des coupes ne voltigent un peu partout. La main du mécanicien racle alors les lames, et le coté intérieur des protections. Bien entendu, pour éviter que la dangereuse proximité entre la main et les lames ne favorise d'accident, il est recommandé de couper le contact des machines. Sur sa lancée, et dans l'idée de nettoyer trois machines au lieu de deux dans l'heure, Johnny avait fait l'économie des quelques minutes suffisantes pour cette opération de sécurité. Tandis que l'imprudent débourrait la deuxième tondeuse, il entendit avec horreur le moteur s'emballer tout seul, entraînant impeccablement la rotation des lames. Avant que Johnny n'ait eule temps de retirer sa main, il vit, impuissant, les yeux écarquillés, la mâchoire d'acier happer ses doigts, agripper ses phalanges, sentit ses os se biser en un craquement sec et humide. La machine avalait consciencieusement la main, crissant sur les cartilages du poignet tandis qu'il hurlait de douleur. Chauffant, toussant, ralentie par le travail des lames sur les petits os des doigts, butant à chaque rotation sur les os du poignet, la tondeuse finit par caler, retenant dans ses griffes un prisonnier inerte, évanoui.
Une équipe de pompiers parvint à extirper le bras du pauvre Johnny de la tondeuse, et le transporta à l'hôpital St Bernard, à deux kilomètres de là. Les chirurgiens ne purent sauver sa main, malgré cinq heures de tentatives acharnées, et finalement se résolurent à amputer Johnny à hauteur du poignet gauche. Les commentaires allaient bon train à Robina Woods, et l'affaire occupa les esprits pendant deux longues semaines. Tant de malheurs accabler une seule personne ! Qu'est-ce qu'il allait devenir ? Sans main gauche, il devrait définitivement dire adieu au golf. Et le golf, c'était toute sa vie…

"" - Et la compétition de dimanche, vous y participez ? Quelle chance, vous pourrez admirer les bougainvilliers en fleurs du huitième trou…"

Et petit à petit, Johnny Bickett sortit des mémoires.

Il reprit quelques mois plus tard son travail au club house, au côté de Christophe . Mais Ce n'était plus " notre Johnny Bickett " : plus d'exclamations joyeuses, de défis impossibles qu'il lançait à n'importe qui … plus de golf. Il était devenu normal, d'une humeur égale, sobre, et sachant discuter de tout et de rien sans ramener obligatoirement la conversation vers le jeu. Parfois, le soir, alors que le clubhouse se vidait de ses derniers clients, il se tenait là, devant la baie vitrée, faisant face à l'arrivée du dix-huitième trou, le regard vague, son bras mutilé en écharpe, et restait immobile, perdu dans ses réflexions, pendant de longues minutes.

Un soir d'été, confortablement installés dans nos fauteuils, nous terminions nos boissons et nos cacahouètes, tout en commentant la compétition qui venait de s'achever, lorsque Michel, probablement pris d'une soudaine sympathie pour le manchot - de celles que favorise l'ingestion de whisky en quantité légèrement supérieure aux recommandations de la marée-chaussée - l'interpella amicalement : " Allez Johnny, arrête un peu de fixer ce green du dix-huit, il ne va pas s'envoler ! Tiens, viens donc prendre un verre avec nous. " Johnny s'arracha à ses réflexions, et se retourna pour répondre à l'invitation. Il avait dans les yeux cette lueur d'envie et de passion, que seuls désormais pouvaient calmer sans jamais guérir, les récits de golfeurs " vivants ".
- Avec plaisir, Michel, parlez moi donc de votre journée, du parcours, de vos scores… Personne n'ose plus en discuter avec moi… ". Nous comprîmes alors que la pudeur légitime dont s'entouraient l'ensemble de nos membres faisait plus de mal que de bien au pauvre Johnny, et très vite, à l'écoute de nos hauts faits et de nos malheurs golfiques, ses yeux s'emplirent de larmes, des larmes de joies, de bonheur de pouvoir s'approcher si près d'une ambiance perdue. Non, Johnny n'était pas guéri, et ne le serait jamais.

Dans les semaines qui suivirent, Johnny se fit moins présent, et Philippe s'en inquiéta. Mais Christophe le rassura : " Je t'assure, cher Philippe, que jamais Johnny Bickett n'a été aussi bien : il mange, parle, rit et boit comme tout le monde. Et en plus, il m'aide sacrément pour ma comptabilité tu sais… "
De fait, nous pûmes nous en apercevoir, et quelle ne fut pas notre surprise, un soir, alors que le club house était encore animé des histoires du jour, d'y trouver un Johnny transfiguré. Il tenait un verre à la main - la droite, forcément - et expliquait à qui voulait l'entendre toute la vertu d'un bon transfert. Joignant le geste à la parole, il ôta son bandage, exhibant un moignon grotesque, esquissa un swing qui, un an auparavant, lui aurait valu les plus joyeuses railleries. Mais cette fois, rares furent les rieurs, et Johnny rayonnait. Plus tard dans la soirée, alors que Christophe, mandaté par le comité fédéral, accrochait le tableau de la prochaine compétition, un silence pesant se fit lorsque Johnny y inscrivit soigneusement son nom. Gênés, les organisateurs ne surent comment réagir, et ce fut Michel, le sage, que je soupçonne encore aujourd'hui d'avoir été au courant bien avant tout le monde, qui détendit l'atmosphère :
" Et bien bonne chance, Johnny, tu paries la bière en net ?
- Eeeeetttt comment !" hurla Johnny, comme il le faisait avant.

Le jour de la compétition, les nombreux compétiteurs qui n'étaient pas encore partis s'étaient rassemblés autour du tee de départ, curieux de voir ce qu'allait faire Johnny Bickett. Celui-ci arriva, comme il est conseillé, dix minutes avant son tee-time, reçut les instructions du starter, et se rendit au tee du premier trou en compagnie de ses partenaires. Là il sortit de son sac une espèce de cylindre de vingt centimètres de long, qu'il enfila sur son avant-bras gauche, avant de le fixer solidement à l'aide de lanières, de sorte que le curieux appendice ne puisse bouger. Un trou à l'autre extrémité du cylindre semblait pouvoir accueillir le manche de ses clubs. Il y introduisit son driver. Devant un parterre de joueurs médusés, il fit quelques swings d'essai, et frappa un drive honorable, compte tenu des circonstances, de 150 mètres environ. Il se fendit d'un " Messieurs, bonne partie !", rangea son driver, et partit en direction de sa balle. Ayant joué avant lui, nous déjeunions déjà lorsqu'il vint rendre sa carte au club house, l'air satisfait.
" Alors ? lui demandai-je .
- Oh, répondit-il calmement, j'ai bien joué, 32 au dessus du par !"
Il vint à notre table à l'invitation de Michel.
" Bien sûr, maintenant, il me sera difficile de descendre au dessous de 25 de handicap, mais je crois que c'est une belle victoire, reprit-il très sérieusement. Et puis, vous savez, quand on joue 30, on frappe beaucoup plus souvent que ceux qui jouent le par ! Il faut réfléchir, faire des choix, opter pour des stratégies plus ou moins risquées… "
Son débit devenait rapide, il souriait, sa bonne humeur avait quelque chose de touchant.
" Tenez, au septième trou, j'ai voulu couper à travers les arbres, mais ma Titleist est restée hors limite… " ---- Il riait à présent, de partager ses mésaventures, sa partie, avec des connaisseurs. Johnny Bickett avait finit par accepter son golf, et le golf en général, avec ses joies et ses peines. Il était prêt aujourd'hui à être un vrai golfeur. Mais cela lui avait coûté une main.

Aujourd'hui encore, il m'arrive de penser que le golf est une maîtresse impitoyablement fidèle, qu'il est quand même bien dur de quitter.

Pendant vingt cinq ans, Johnny Bickett a continué à jouer au golf, sans résultats époustouflants, mais avec une passion qui ne s'est jamais éteinte.

Aujourd'hui, il travaille encore comme comptable du club house, et ne se permet d'aller sur le parcours que le week-end venu. Christophe tient toujours le bar, et écoute toutes les histoires de golfeurs qui passent. Il doit en connaître un nombre impressionnant… Michel nous a quitté pour toujours, et repose dans un cimetière qui surplombe le golf de Robina Woods. Claude, le docteur, tapote toujours la petite balle blanche. Mais comme Philippe et moi, il est âgé de 80 ans, et ses parties relèvent plus de la promenade que du golf. Philippe a arrêté de jouer, à cause de problème de dos, il y a six ans. Il s'est alors pris de passion pour les vieux clubs en bois, qu'il collectionne. Si vous passez à Robina Woods, vous pourrez admirer sa collection sur tous les murs du club house.
Quant à moi, mon arthrite et mon docteur m'interdisent de retourner sur le parcours. Je me contente de hanter mon cher club house, en ma qualité de Oldest Member. Je vois défiler des centaines de golfeurs excités, tous les jours, et je leur envie leur jeunesse. Et le soir, alors que Claude, Philippe, et moi-même évoquons avec Christophe et Johnny les souvenirs du bon vieux temps, il m'arrive de m'écarter vers la baie vitrée, et de rester là, à contempler le green du dix-huit, pendant de longs moments.

© Antoine Venot


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