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Je
venais de sortir du salon de thé " La Grande Épine " où j'avais laissé
Marie-Jeanne en tête à tête avec son troisième éclair au café, et je m'apprêtais
à retrouver ma voiture sur le parking, lorsque j'aperçus venant vers moi,
légèrement en biais, un petit homme tout de blanc vêtu . Sans doute fut-ce
cette tenue peu habituelle en hiver qui attira mon regard, cependant je
n'attachais pas plus d'importance que cela à cette rencontre, pensant
qu'il devait probablement se diriger lui aussi vers sa voiture garée non
loin de là . Mais quelques pas plus tard, sans que je sache exactement
ce qui provoqua cette tension soudaine, j'eus la certitude que c'était
réellement jusqu'à moi que sa route le conduisait, que c'était bien moi
qu'il attendait .
Effectivement,
un peu avant que nos chemins ne se croisent, il s'arrêta, et me regarda
d'une façon si directe qu'il ne pouvait y avoir d'ambiguïté . D'une voix
un peu gênée, un petit sourire contraint aux lèvres, il m'interpella:
" Je vous demande pardon, Monsieur, vous allez certainement me trouver
fort impoli de m'imposer ainsi, mais j'aimerais vous demander quelque
chose… "
Allons bon ! Un tapeur ! Son visage ne me rappelait pourtant personne
. Je décidai de jouer la carte de la civilité.
" Mon Dieu, faites, lui répondis-je très à l'aise, affichant même un sourire
cordial, vous ne me dérangez nullement, et je ne vois pas ce qui m'empêcherait
de vous rendre service, si c'est à la mesure de mes moyens, naturellement…
"
Il se rendit compte immédiatement que sa question avait été mal comprise,
et que j'aie pu penser qu'il me demandait un peu d'argent, le remplit
de gêne . Rougissant, il ajouta brusquement :
" Non non, il ne s'agit pas de cela… Ce n'est pas d'argent dont j'ai besoin,
ni de rien du tout d'autre d'ailleurs ! Non, c'est seulement une question
que j'aimerais vous poser…"
Il prit sa respiration, et enchaîna aussitôt :
"Vous êtes golfeur, n'est-ce pas ? "
La question était inattendue, et elle me plongea dans une grande perplexité
. Comme je ne répondais pas, il ajouta :
"C'est tout simple vous savez, je vous ai vu descendre de votre voiture
tout à l'heure, et comme votre matériel est visible… "
Effectivement . En permanence à l'arrière de ma Renault "Espace",
mon équipement pouvait-être vu de tout le monde . Rassuré sur ses intentions,
je lui répondis :
" Eh bien oui, Monsieur, vous avez vu juste, je suis golfeur… Mais…
"
Sentant bien le trouble que sa question avait provoqué en moi, il résolut
de se jeter à l'eau .
" -Moi aussi, j'ai été golfeur, vous savez . D'un niveau très modeste
certes, mais j'ai vécu le golf comme on peut vivre une véritable passion
: elle me dévorait le jour, et me réveillait la nuit ! Je lui ai tout
sacrifié pendant vingt ans : une femme, plusieurs amours, et même ma carrière
. Et pourtant, apprenez que cette passion est morte brutalement, il y
a dix huit ans très exactement, et que depuis je n'ai pas remis les pieds
sur un fairway !
-Les rhumatismes ? lançai-je très distraitement…
-Il s'agit bien de rhumatismes… J'aurais d'ailleurs mille fois préféré…
Non, il s'est passé ce jour-là un événement qui m'a tellement bouleversé
que je n'ai jamais pu trouver le courage de retourner jouer…"
Il s'interrompit, guettant sur mon visage, un signe quelconque , un encouragement
à continuer. Pour le coup d'ailleurs, il commençait à m'intriguer. Mais
nous étions sur un parking, ce qui est comme chacun sait, un bien drôle
d'endroit pour une rencontre !
" -Et si vous me parliez de cette affaire un verre à la main ? lui
proposai-je très amicalement, nous sommes à mi-chemin entre " La grande
épine ", et " Le morne engoulevent ", alors je vous laisse le choix :
thé, ou pur malt, je vous invite !
Il souriait : "Vous savez, ce sera la première fois depuis qu'elle
a eu lieu, que je vais raconter cette incroyable histoire, alors j'accepte
votre invitation, et je pense qu'un peu d'alcool m'aidera à commencer,
et à trouver les mots justes !"
Curieusement, pendant la trentaine de mètres qui nous séparaient du pub
" Le morne engoulevent ", mon compagnon resta silencieux, comme s'il n'était
tout d'un coup plus très sûr d'avoir envie de me raconter son histoire
.
Nous pénétrâmes dans le lounge . À cette heure de l'après-midi il était
plutôt désert, et bien heureusement, pas un des habitués que je fréquentais
la nuit n'étaient là pour me gêner… Derrière son comptoir, Justine rangeait
ses verres, et elle n'accorda qu'un minimum d'attention et de courtoisie
à ma commande . Cette espèce de dinde n'avait déjà pas le sourire facile
le soir, mais l'après-midi, c'était en général bien pire . En l'occurrence,
je m'en félicitai plutôt, car cela m'évitait d'avoir à fournir quelque
explication sur mon désir de whisky à une heure aussi inhabituelle !
Alors que je revenais avec la commande vers le coin où s'était installé
mon mystérieux homme, il se leva et me tendant la main :
" -Excusez mon incroyable impolitesse, je n'ai même pas pris la peine
de me présenter tout à l'heure: Jonas Malot, ancien de la Royale, et ancien
golfeur, comme je vous le disais tout à l'heure ." Je me présentai
à mon tour, puis nous nous assîmes .
" - Au golf ! " lançai-je en guise de toast .
Après avoir trinqué, il but une petite gorgée, et son regard devint très
troublé tout à coup . Il regardait fixement l'intérieur du verre qu'il
tenait à la main . Ne sachant trop si l'encourager à poursuivre était
une bonne initiative, je résolus de rester silencieux et attendis qu'il
commencât de lui-même . Je n'eus pas à attendre très longtemps .
" Voilà : je vous l'ai dit, je suis un acharné de golf, enfin… je l'étais
. Quatre fois par semaine, parfois même cinq, mes activités professionnelles
et familiales de l'époque me laissant de beaux espaces de liberté, j'avais
l'habitude de me rendre à Papara, où je retrouvais un autre passionné
dans mon genre . Nous passions alors trois heures, parfois plus, à nous
mesurer sur nos swings, nos approches, nos sorties de bunker ou nos putts
. Quatre heures de rivalité sportive certes ( nous aimions trop ce jeu
pour ne pas nous plonger à chaque fois dans une atmosphère de compétition
impitoyable), mais aussi et surtout, quatre heures de franche complicité,
je dirais même de franche amitié . Nous avons joué ainsi pendant presque
huit ans… Les gens vous diront qu'en huit ans, on peut apprendre à bien
connaître ceux que l'on côtoie. Vous-même le pensez-vous sans doute...
D'une certaine façon c'est vrai d'ailleurs, enfin c'est habituellement
vrai… Et je n'ai pas peur de dire qu'à l'époque, je pensais tout savoir
de mon ami Taco Lavaz . Mais je me trompais, je ne le connaissais finalement
que très imparfaitement . Les événements que je m'apprête à vous relater
me l'ont, hélas, assez prouvé !
Ce dimanche-là était un jour de compétition . Les hasards du tirage au
sort nous avaient mis dans la même équipe . Je parle de hasard, vous jugerez
vous-même, mais peut-être faudrait-il plutôt parler de l'intervention
sournoise d'une puissance supérieure… Lorsque Taco arriva, avec une heure
d'avance sur notre tee time, qui était à huit heures cinquante six, j'étais
déjà habillé . Je l'accueillis donc à sa descente de voiture, et ensemble,
nous allâmes régler notre droit de participation et retirer nos cartes
de score . Merlin Le Propre, l'un des organisateurs présents, nous reçut
avec un grand sourire, et tout en encaissant notre chèque, nous annonça
que nous avions dans notre équipe un joueur étranger de passage, qui avait
souhaité participer à la compétition .
-Connaissant votre courtoisie et votre sens de l'étiquette, j'ai jugé
que c'était à vous qu'il fallait le confier ! Je suis sûr qu'il sera en
de bonnes mains ! Il s'exprime bien dans notre langue, vous verrez…
-Ah ! et bien c'est parfait Merlin, n'ayez aucune crainte . Nous allons
piloter votre protégé ! répondit Taco après qu'un bref coup d'œil dans
ma direction lui eut donné mon accord.
-Merci mes amis, je savais que je pouvais compter sur vous . Puis Merlin
eut un petit sourire malicieux avant d'ajouter : Ha ! au fait ! J'allais
oublier… si j'en crois les documents qu'il m'a présentés, il a joué en
moyenne deux en dessous du par pendant l'année écoulée, enfin c'est ce
que précise sa carte PGA !… Bonne journée gentlemen !
Deux en dessous du par ! Soixante dix ! Mazette… nous allions jouer
avec une grosse pointure, et il allait être bien difficile de faire bonne
figure ! Taco et moi étions respectivement classés quatorze et huit, et
nous pouvions parfaitement mesurer l'écart que ces quelques points représentaient
! Nous repartions vers nos voitures quand, songeur, Taco me dit :
" -Vous parlez d'un cadeau empoisonné il nous fait, Le Propre ! Nous coller
un type qui tourne à soixante dix … Je vais être complètement incapable
de jouer, moi ! Je n'ai aucune envie de passer pour un bouffon aux yeux
de ce gars ! Qu'en pensez-vous ? "
Je n'avais pas la même crainte, et entrepris de rassurer mon ami . Après
tout, pourquoi ne pourrions-nous pas jouer notre jeu, comme d'habitude…
Et si en plus le bougre se montrait fréquentable, nous allions passer
quelques moments agréables à bavarder , ou même à glaner quelques conseils
. Je voyais cela plutôt comme une chance de progresser encore, et essayai
de convaincre Taco, ou tout au moins de le rassurer . Mais tout ce que
je pus lui dire n'eut pas l'air de le faire changer d'avis, et c'est en
maugréant qu'il rejoignit les vestiaires pour se changer. Je me rendis
pour ma part au practice, afin d'échauffer un peu mes muscles, et tenter
de retrouver automatismes et sensations . "
Mon
interlocuteur eut un silence, le regard perdu dans son verre, vidé depuis
longtemps… Quel curieux bonhomme tout de même… Il avait réussi à me prendre
avec son histoire ! Et j'étais maintenant impatient d'en connaître la
suite! Je fis un signe à Justine, et sans un mot, elle déposa sur la table
ma bouteille personnelle de Dalwinie .
" Merci Josépha, tu es la grâce personnalisée…
- Justine ! rectifia-t-elle sans le moindre sourire".
Puis elle repartit vers ses obscures occupations . Je me tournai alors
vers mon compagnon en lui montrant la bouteille . Sans un mot il me tendit
son verre .
" Continuez, je vous prie, votre histoire commence à me captiver, lui
dis-je tout en le servant généreusement .
-Vous savez, murmura-t-il entre ses dents… Le simple fait de mettre des
mots sur tous ces souvenirs, les rend terriblement vivants, et je ne me
sens pas très bien… comme une espèce de voile de glace qui couvre peu
à peu mes épaules.
- Eh bien buvez, cela vous réchauffera, plaisantai-je !
- Vous avez raison, me dit-il en souriant.
J'allai donc au practice pour sacrifier au rite de l'échauffement . Quelque
temps plus tard, je retrouvai Taco au tee de départ . Il semblait encore
affecté à la perspective de jouer avec cet étranger, et ne répondit que
très mollement aux habituelles plaisanteries que nous échangions dans
cette situation d'avant-départ . Un peu à l'écart, à quelques mètres en
arrière du tee blanc, se tenait notre partenaire, assis sur le petit siège
de son chariot . Résolument je me dirigeai vers lui pour lui souhaiter
la bienvenue . La main tendue, je me présentai . D'une façon très conventionnelle,
il déclina son nom à son tour, et me serra très fermement la main . Toujours
très aimablement je lui proposai d'échanger nos cartes de score, et de
lui indiquer les difficultés du parcours . La jovialité de ma conduite
et de mon propos n'eut pas l'air de provoquer d'effet particulier, et
il retourna s'asseoir sans un mot, me laissant en plan . Je n'y attachais
pas grande importance, attribuant cette muflerie à l'impatience d'entamer
le jeu . Je revins vers Taco qui n'ayant rien perdu de la scène, me dit
d'un ton bougon :
- Et il n'a pas l'air très causant en plus !
Lorsque le starter vint nous donner les consignes du jour, il se dirigea
tout naturellement vers l'étranger, mais celui-ci n'accorda qu'une oreille
très distraite à ce qu'il avait à dire . Taco me lançait sans cesse des
coups d'œil furtifs, comme s'il attendait de ma part que je reconnaisse
que la présence de ce troisième homme n'était pas de nature à agrémenter
le jeu ! Le starter, à qui j'avais rendu discrètement la carte que notre
homme n'avait pas même daigné saisir, me dit tout bas : " Il n'a pas l'air
commode votre champion… Bah…laissez-le jouer son jeu et marquer ses points
lui-même si ça lui chante, et occupez-vous seulement de vous… Allez mes
amis, bonne partie ! "
D'un signe de tête, l'étranger s'enquit auprès du starter si le moment
était venu de lancer la partie . Celui-ci ayant acquiescé, il se mit à
l'adresse . Un coup d'œil dans la direction du sapin, qui montrait le
cap idéal à suivre, une montée très courte et dans l'instant qui suivit,
un claquement sec : la balle fusa hors du tee, et après être montée assez
haut, prit au-dessus des arbres le vent qui venait de l'ouest ce jour-là
. Un léger draw sur la fin, et lorsqu'elle retomba enfin, elle se trouvait
à quelques mètres de la marque des cent cinquante yards… Sans avoir jamais
joué ce parcours ni même s'être inquiété de la configuration du terrain,
il venait de réaliser un coup magistral . Mais cela ne provoqua aucun
commentaire de sa part: il rangea lentement son club, et attendit sans
un mot que nous frappions .
À mon tour donc, je me plaçai devant ma balle, bien décidé à suivre le
conseil du starter : jouer mon jeu. Cependant, à la montée du club, la
hantise de faire une frappe ridicule me gagna soudain… À mon grand soulagement,
la balle s'envola très proprement, et suivit une trajectoire semblable
à celle de l'étranger . Semblable seulement hélas, car à l'arrivée, elle
se trouvait bien quarante mètres en arrière !
Taco se dirigea vers le tee . Manifestement, il n'avait pas retrouvé sa
sérénité habituelle . Il posa la balle sur son tee . Elle tomba . Il la
remit, et se recula pour faire un coup d'essai . Au lieu que le club effleure
l'herbe, il s'enfonça de quelques centimètres, et projeta de la terre
dans les airs ! Il se remit à l'adresse, puis se retira, puis retourna
se positionner . Enfin il leva le club, et frappa . Ce fut la répétition
du coup d'essai ! Le driver entra une nouvelle fois de quelques centimètres
dans le sol . La balle, cueillie très bas, s'envola en chandelle, pour
retomber cinquante mètres plus loin à peine … " Courte, mais droite… Ça
commence ! " me dit Taco tandis qu'il revenait vers son chariot .
Pour apaiser cette anxiété qui le rongeait , je ne sus rien dire de plus
original que : " Ça arrive à tout le monde vous savez ! " . Alors Taco
me lança un regard noir… " Et au-jourd'hui bien sûr, il faut que ce soit
pour moi… Vous allez voir… un bouffon je vous dis…" Puis il avança vers
sa balle pour frapper son deuxième coup. L'étranger restait assis sur
son chariot, ne jugeant sans doute pas indispensable de se déplacer pour
avoir à s'arrêter aussitôt… Le deuxième coup de Taco fut une catastrophe
: un mouvement intempestif de l'épaule, et la balle fut embarquée vers
la gauche, et disparut hors-limite . Je n'osais pas regarder mon ami,
tant je le sentais dans un pitoyable état . Très vite, il joua son quatrième
coup, et la balle s'échoua dans le bunker qui défendait le green
sur sa gauche . Il venait de frapper cinq… Pour ma part, un fer quatre
bien ajusté me permit d'arriver sur l'avant-green, à quelques mètres seulement
du drapeau . Le par me semblait envisageable. L'étranger se prépara à
son tour, et il prit un fer huit . Il n'était pas aimable, c'est vrai,
mais c'était un joueur hors-pair . La balle se leva très haut, toucha
le green un peu à l'arrière du drapeau, et eut un brusque mouvement de
back-speen . Elle s'arrêta finalement à moins d'un mètre du trou .
Toujours sans la moindre réaction, il replaça son club, et se dirigea
vers le green . Taco réussit une sortie honorable, mais se retrouva à
deux mètres du drapeau . Il réussit cependant à rentrer son putt tout
droit . Il me regarda, visiblement soulagé d'en avoir terminé avec ce
premier trou . Après un tel départ, un triple bogey était somme toute
assez acceptable, et cela n'hypothéquait en rien le reste de la partie
. L'étranger entra son birdie, et moi le par .
C'est en silence que nous nous dirigeâmes vers le départ du deux . Si
cela devait se poursuivre dans la même tonalité, la partie risquait de
devenir effectivement très désagréable .
Les trous se suivirent, et… se ressemblèrent . L'étranger très sûr de
lui, enchaîna avec un par, et un nouveau birdie, tandis que je m'en tirai
moi-même avec les honneurs de deux pars . Taco ne parvint pas à reprendre
le dessus, et il concéda coup sur coup deux doubles-bogeys .
Sur les trois premiers trous, pas un mot n'avait été échangé . Sur les
trois suivants non plus !
D'une manière que j'ai du mal à expliquer encore aujourd'hui tant les
conditions étaient déstabilisantes, je continuais à jouer mon jeu habituel,
mais je n'éprouvais aucun plaisir, je crois même que je ne pensais plus
du tout au jeu ! Tout mon être finissait par entrer en écho avec l'extrême
tension qui était perceptible autour de moi.
Curieusement, en dehors de son mutisme résolu, il n'y avait rien à reprocher
à l'étranger ! Il jouait la règle, scrupuleusement même . Il respectait
sans la moindre impatience la lenteur et la maladresse du jeu de Taco,
ne nous dépassait jamais avant que nous ayons frappé la balle, restait
immobile en dehors du green lorsque l'un de nous allait putter . Certes
il ne disait rien, absolument rien, mais jamais Le Royal and Ancient Golf
Club of Saint Andrews n'a fait obligation à un joueur de faire la conversation
aux membres d'une partie ! Sa balle entrée dans le trou, il se dirigeait
tout de suite vers le trou suivant, écrivait quelques notes sur un petit
calepin qu'il sortait de sa poche arrière, attendait que nous arrivions
à notre tour, puis se mettait à l'adresse et entamait la nouvelle phase
de jeu . J'aurais préféré mille fois avoir affaire à un de ces bavards
impénitents, à un de ces soquetteurs chroniques, de ces oublieux d'étiquette,
de ces dindes criaillantes (ah! les dindes criaillantes...), de ces explorateurs
de zones incertaines plantées de piquets blancs, bref j'aurais tout de
suite échangé notre joueur de classe internationale contre n'importe laquelle
de ces plaies véritables du golf tant ils vous déconcentrent et vous font
perdre le rythme et la patience, que l'on finit toujours par rencontrer
dans une compétition .
Maintenant Taco me faisait franchement pitié… À l'issue du sept, il venait
de mettre une nouvelle balle O.B. et deux autres dans la rivière qui barrait
à cette époque l'entrée du green . Cela lui valut un calamiteux sextuple
bogey ! Je lui suggérai même d'abandonner la partie . À vingt-deux points
au-dessus du par, il devait vivre un calvaire! Mais il ne parut pas même
m'entendre . Devenu une sorte de mécanique déréglée qu'il est impossible
de stopper dans ses mouvements anarchiques, il se dirigea vers le départ
du huit .
Quand il passa à côté de l'étranger qui était en train de ranger son petit
carnet de notes, l'inconcevable se produisit : celui-ci lui posa une main
sur l'épaule . Taco sembla foudroyé . Il eut un sursaut, et ouvrit de
grands yeux apeurés . Très posément, et dans un français impeccable, l'étranger
lui parla . Je n'étais qu'à quelques pas en arrière, mais je fus si surpris
que je ne compris pas immédiatement ce qu'il avait dit . Taco non plus
sans doute car il répéta en parlant un peu plus fort . Après toutes ces
années, dix sept années rendez-vous compte, cette phrase provoque encore
en moi une indéfinissable vibration :
"Vous devriez essayer le pacte du sang "
Et sans un mot supplémentaire, il rejoignit les tees . Taco ne bronchait
pas . Je restais moi aussi quelques instants immobile… Le pacte du sang
? Mais de quoi parlait-il donc ?
L'étranger expédia sa balle tout à côté du drapeau du huit . Il paraissait
indestructible… Je n'eus pas le même bonheur, puisque la mienne atterrit
dans le bunker de droite. Taco sortit de sa pétrification apparente, prit
un club dans son sac et se mit à l'adresse . Il amorça son geste de frappe,
mais juste avant la descente du club, il s'arrêta net . Il se retourna
alors brusquement vers l'étranger qui s'était mis de côté, et marcha vers
lui .
"- Qu'est-ce que vous avez dit ?" demanda-t-il sèchement .
L'autre ne répondit pas tout de suite . Il regardait fixement Taco dans
les yeux, et un silence malsain s'installa . Au bout de quelques secondes,
l'étranger parla .
"-C'est une coutume indienne, que j'ai souvent vue pratiquer par les joueurs
malchanceux . Quand tout va très mal, ils se piquent le bout du doigt
et font tomber une GOUTTE DE SANG sur la balle avant de la frapper au
tee, et une autre avant le premier putt. C'est le "Hassasch Goummah" :
"Le pacte du sang" ! Pourquoi n'essayez-vous pas ?"
Taco eut l'air stupéfait d'entendre un tel discours, il revint vers le
tee sans un mot, se mit à l'adresse et… rata sa balle . Un air-shot !
Sans doute l'erreur la plus honteuse pour un golfeur parvenu à un certain
niveau…
Nous avions joué pendant huit ans ensemble, et ni lui ni moi n'avions
d'air-shot à accrocher à notre palmarès de la honte ! Et voilà qu'il venait
d'en faire un . Taco ne broncha pas . Il se remit à l'adresse, et toucha
normalement sa balle cette fois . Je n'en revenais pas . De toute évidence,
il se tissait inexorablement autour de mon ami des fils invisibles qui
semblaient vouloir le détruire. Pourtant, le huit fut achevé, puis le
neuf, sans qu'aucun événement particulier ne vienne confirmer cette impression
. Taco passa donc au neuf avec le score impensable de soixante et un :
vingt cinq au-dessus du par !
Je jouais personnellement quarante et un, ce qui était très convenable
compte tenu du contexte, et l'étranger était à trente quatre . Mais je
n'arrivais pas à vivre cette performance comme cela aurait dû être . Ce
joueur nous offrait une véritable leçon de golf, mais il m'était impossible
de me concentrer sur ce score fabuleux . Il s'était vidé de son sens,
il ne représentait rien de ce qu'il aurait dû représenter dans une partie
normale . Je vis Taco se diriger vers sa voiture, s'y arrêter, hésiter
un moment, puis revenir en tirant son chariot . Il semblait avoir décidé
de continuer la partie . Quand il m'eut rejoint, il ralentit un peu, et
sans réellement faire attention à ce qu'il disait, il me murmura :
" Mais qui est ce fou ?"
Je n'eus pas le temps de répondre, ni même la peine de chercher une réponse,
car il était déjà parti vers le tee du 10 . Et pourtant au fond de moi
je me rendais compte que c'était en fait la question cruciale ! Qui pouvait
bien être ce type ? Il me parut soudain évident que rien dans cette première
période de la partie n'avait été réellement naturel ou spontané ! Depuis
le tout début nous avions subi le jeu, sans jamais réellement le choisir,
nous n'avions eu qu'à suivre, qu'à gérer, mais nous n'avions rien décidé
de ce qui pouvait être bon pour nous ! Cela s'était bien passé pour moi,
mais l'évidence se fit jour que je n'y étais pour rien…
Au départ du 10, le drive de Taco fut encore pire que les précédents :
la balle fut saisie sur le sommet, prit une rotation anarchique qui, après
une pichenette de deux mètres environ, la fit remonter en cloche, et plonger
dans le lac trois mètres plus loin . Je sentis mon ami à deux doigts de
prendre clubs, sacs et chariot et de tout jeter à l'eau à la suite
de sa balle, mais il se contint et descendit du tee pour aller prendre
une autre balle . Alors qu'il allait revenir pour retaper, il fit brusquement
demi-tour, et se dirigea vers l'étranger qui, en apparence impassible,
attendait de pouvoir s'engager sur le fairway . J'étais un peu trop loin
pour saisir ce que disait Taco à l'étranger, mais je vis ce dernier enlever
son chapeau et dégrafer une espèce d'épinglette qui y était accrochée,
pour la passer à mon ami . Ils se dirent encore quelques mots, et Taco
revint vers le tee de départ . Il posa sa balle et approchant l'épingle
de son doigt, se donna un petit coup sec à l'extrémité de l'index droit
. J'étais ahuri, je n'en croyais pas mes yeux ! Mon ami Taco était en
train de succomber aux élucubrations de l'autre fou! Je ne pus m'empêcher
de l'appeler, assez sèchement, mais il se contenta de se retourner et
me renvoya une espèce de sourire malheureux qui disait assez dans quelle
impasse de la déraison il se trouvait . Je le vis secouer son doigt au-dessus
de sa balle, et quand il se redressa pour se mettre à l'adresse, il releva
son driver à hauteur de ses yeux et lança d'une voix forte: "Hassasch
Goummah !"
J'étais incapable de réagir… Et Taco frappa sa balle . Ce fut un drive
d'une fluidité, d'une fermeté, d'une puissance stupéfiantes … Il resta
un instant sur place, le club relevé, suivant du regard la trajectoire
de sa balle… Celle-ci sembla littéralement s'envoler ! Droite comme un
i, puissante, elle atterrit sur le plein milieu du fairway, à une distance
de moins de vingt mètres du green !
Nom de dieu… Il était impossible que je ne fusse pas en train de rêver!
Après avoir tapé plus de quarante coups dépourvus de sens et a fortiori
d'inspiration, Taco venait de réussir sans doute l'un des plus beaux drives
de son existence . Et précisément juste après avoir sacrifié au rite ridicule
qu'un demi-fou lui avait conseillé ! Vous admettrez qu'il y avait de quoi
être troublé, et je le fus ! Taco était déjà sur le fairway, et marchait
d'un pas rapide vers sa balle . L'étranger se tourna vers moi, et avant
de partir à son tour, eut à mon adresse un petit sourire narquois fort
déplaisant . Je résolus d'attribuer ce coup de génie aux mêmes forces
obscures qui avaient conduit mon ami dans des situations les plus horribles
tout au long du parcours aller, et qu'il convient bien d'appeler hasard!
Et je rejoignis ma balle .
Sur le green, après qu'une approche très fine lui eut permis de se trouver
à moins d'un mètre du trou, il se livra encore aux mêmes manœuvres . Cette
fois-ci j'étais suffisamment près pour voir et entendre… Il se piqua le
bout de l'index avec l'épinglette de l'étranger, puis laissa son doigt
quelques instants au-dessus du trou, jusqu'à ce qu'une goutte de sang,
puis deux, puis trois, se répandissent . Alors il prit son alignement,
et sans attendre, frappa la balle . Il n'y eut pas un instant de suspense,
à peine le putter s'était-il mis en mouvement que le coup parut joué.
Et la balle bascula dans le trou : Malgré sa balle dans le lac, Taco venait
d'entrer un bogey ! Un sourire lumineux éclaira son visage, tandis que
l'étranger lui lançait :"Bien ramené ma foi !" . Taco le regarda avec
reconnaissance, et oubliant sans doute que je n'avais pas joué moi-même,
il gagna à grand bruit de chariot le tee suivant .
C'était quand même un peu fort tout ça ! J'étais si perplexe que je manquais
un putt immanquable, et que je rejoignis le tee suivant également crédité
d'un bogey ."
Cette
fois-ci, ce fut mon curieux petit bonhomme qui me tendit spontanément
son verre vide, que je remplis sans attendre, tout à la hâte de connaître
la suite . M'en servant moi-même une rasade généreuse, je me permis d'intervenir
dans son histoire:
-"Ne me dites-pas que votre ami a sacrifié une autre fois à ce rite ridicule
!
- Une autre fois ! s'exclama Jonas Malot… Mais Monsieur vous n'y êtes
pas : sur le onze, sur le douze, sur le treize, il recommença… Et vous
n'allez sans doute pas me croire, mais à chaque fois ce fut un birdie
! Trois birdies d'affilée, cher ami, TROIS !… Mais laissez-moi vous raconter
la suite …
"
Sur les quatorze, et quinze, le même cérémonial se reproduisit . Mais
Taco se piquait le doigt de plus en plus nerveusement, et le secouait
de plus en plus fort . Ce n'était plus quelques gouttes de sang qui s'échappaient
à chaque fois de son index, mais de petites giclées ! Vous savez comme
lorsqu'on secoue un stylo à encre… De son côté, l'étranger, un sourire
mielleux en permanence aux lèvres, le félicitait très chaleureusement
à chaque fois qu'il jouait . Il faut avouer que je n'avais jamais vu une
telle succession de coups parfaits, c'était même bien supérieur à ce qu'il
faisait lui-même . Cela devenait insupportable ! J'étais effondré par
un tel spectacle , et je pensai plusieurs fois stopper-là cette mascarade
pour rentrer au club house, mais une curiosité maligne me faisait demeurer
sur place et continuer malgré tout à jouer .
Il va sans dire cependant que je n'accordais plus aucun intérêt à mon
propre jeu, et que je me mis à taper les balles fort mal à mon tour… Mais
là n'est pas l'important ! La joie béate du premier birdie, avait fait
place à une grande tension chez Taco, et c'est le visage fermé et même
déformé qu'il se mettait à chaque fois à l'adresse . Bien entendu, il
ne semblait même plus savoir que j'existais . Dès qu'il avait frappé sa
balle, il se tournait vers l'étranger, guettant un petit mot d'encouragement,
craignant un éventuel reproche . Et lorsque le compliment arrivait, un
petit soupir de soulagement adoucissait un instant son regard , mais aussitôt
après son visage se refermait… Il ne paraissait plus avoir conscience
du monde qui l'entourait, ni même conscience de sa propre existence… Il
ne prêtait aucune attention à son doigt qui gouttait maintenant sans interruption,
et il s'acharnait à chaque fois à le piquer et le repiquer encore se mutilant
chaque fois davantage …
Vous vous rendez compte… Birdie au quatorze, birdie au quinze… L'enchantement
semblait vouloir continuer… Au seize cependant, il dut se contenter d'un
par… Cela sembla le contrarier atrocement, et il se mit à marmonner des
mots sans suite . Un froncement de sourcil de l'étranger lui fit l'effet
d'une décharge électrique . Il reprit son épingle et piqua plusieurs fois
son doigt … C'était écoeurant . Il avait maintenant du sang un peu partout
sur lui, et la blessure coulait en continu ! J'eus un sursaut, et je criais
de toutes mes forces le nom de mon ami . Mais, dans la sphère où il était
entré, il ne pouvait plus rien entendre du monde des humains, et il ne
détourna même pas son visage vers moi . Il se mit une nouvelle fois à
l'adresse, au dix sept, et frappa . La balle s'éleva encore et atteignit
en douceur le green … Nous la vîmes même heurter le drapeau, et s'arrêter,
sans doute à quelques petits centimètres du trou . Il s'en était fallu
d'un cheveu que Taco ne réussisse un eagle ! Sans doute l'avait-il entrevu
lui-même un court instant, car lorsqu'il fut évident que la balle n'entrerait
pas dans le trou, il sembla perdre tout le peu de raison qui lui restait
. Il se mit à sautiller sur place, poussant des grognements de bête blessée
. Il se frappait la poitrine, la tête . Tout à coup il s'arrêta, et se
mordit furieusement son doigt blessé… Puis, sans me laisser le temps de
frapper ma balle à mon tour , il attrapa au vol son chariot et se précipita
vers le green, tout en criant "Hassasch Goummah, Hassasch Goummah!" .
Je rangeais donc sans avoir joué, mon fer huit dans mon sac, et lui emboîtai
le pas sans protester . L'étranger s'était rendu compte de la faute de
Taco et de ma réaction, mais il ne fit aucun commentaire sur ma décision
d'abandonner, et avança également vers le trou . Nous étions tous les
trois à quelques mètres du green lorsque, tenez-vous bien, je vis, aussi
nettement que je vous vois, la balle se mettre en mouvement, et tomber
dans le trou ! À l'issue de sa frappe elle ne s'était certes arrêtée qu'à
deux ou trois centimètres à peine, mais il était inconcevable qu'elle
se soit ainsi déplacée !
Taco l'avait bien vue aussi, et il se tourna d'un bloc vers l'étranger
. Je ne pouvais voir le visage de celui-ci, mais celui de Taco s'anima
d'un sourire grotesque . Il perdait maintenant son sang en abondance,
mais cela ne semblait pas le préoccuper . Je voulus lui donner une petite
serviette qui me servait habituellement à m'éponger le front lorsque la
chaleur devenait insupportable, mais il repoussa mon bras d'un geste brusque
. Mon pauvre ami semblait tombé dans un état de démence profonde… L'étranger
entra son putt, et se dirigea vers le départ du 18.
Il frappa une balle magnifique, qui s'arrêta à quelques mètres du lac
qui barre ce trou à gauche . Taco frappa à son tour. Sa balle se leva
très haut, sembla chercher une brise favorable, et au terme d'une trajectoire
qui semblait ne jamais vouloir finir, franchit le lac assez largement
! C'était la première fois que j'assistais au passage du lac directement
du départ ! Beaucoup s'y étaient essayés, (moi le premier), mais à ma
connaissance personne n'y était arrivé jusqu'à ce jour . Et voilà que
Taco venait de le réaliser . Cette fois je pouvais nettement voir le visage
de l'étranger, car il me faisait face . Son regard me surprit tant il
était brillant … Je dois dire que sur le moment, j'éprouvais sinon une
réelle peur, du moins un sentiment de malaise, mélange de gêne et d'insécurité.
Mon cuir chevelu fut même parcouru d'une sorte de frisson, et je fus tout
à coup très pressé d'en finir. Très pressé de rentrer chez moi .
Taco avançait rapidement devant nous, et je pouvais le suivre à la trace,
car il laissait derrière lui de larges gouttes de sang . Il contourna
le lac, se mit à l'adresse, et d'un magistral coup de bois cinq, envoya
sa balle sur le green !
Dans n'importe quelle autre occasion, je me serais extasié, et n'aurais
pas eu de mots assez forts pour traduire mon émerveillement . Mais là,
je ne trouvais rien de particulier à dire . Tout ceci était très malsain,
et je ne comprends toujours pas, à presque vingt ans de distance, pourquoi
je n'ai pas quitté en cours de jeu cette partie infernale . Tout au contraire,
je restais là, à les suivre, écoeuré certes, mais également fasciné par
ce que je voyais et entendais… L'étranger avait tapé lui-même un très
beau coup, qui avait amené sa balle à dix de mètres du green . Une approche
roulée bien touchée le mit à une quinzaine de centimètres du trou, et
il n'eut donc aucune difficulté à entrer son… énième birdie…
Taco prit son putter et se prépara . Il n'était qu'à trois mètres à peine
d' un deuxième eagle, pour finir son retour sur le score ahurissant de
26 ! Il s'aligna avec soin, laissa sa main pendre un instant au-dessus
de sa balle, et quand celle-ci fut bien éclaboussée de sang, il tint fermement
son putter, et frappa .
Ce qui se passa ensuite, dépasse l'imagination, et peut-être allez-vous
penser que j'affabule…
D'une manière tout à fait inexplicable, sa balle ne parcourut que vingt
centimètres à peine ! Avait-il d'abord frappé malencontreusement la terre
? ou joué "petit bras" ? Il se releva un peu et se tourna d'un bord, puis
de l'autre, cherchant sans doute à capter le regard de l'étranger. Puis
il se remit en position et refrappa : la balle fit à nouveau vingt centimètres
et s'immobilisa ! C'était ahurissant ! En deux putts, Taco ne s'était
approché du trou que d'un demi-mètre sur les trois qu'il avait à parcourir…
Le malheureux eut une espèce de soubresaut . S'animant d'une sorte de
danse sauvage qui le faisait pivoter sur lui-même, il se mit à grogner
des paroles inintelligibles… Puis il se remit devant sa balle, et la frappa
encore…
Vous n'allez pas me croire Monsieur, mais je vous fais le serment que
ce que je vous dis là est l'exacte vérité… Pour la troisième fois il frappa
la balle pour essayer de l'envoyer dans le trou, et cette fois-ci, contrairement
aux deux précédentes, elle ne bougea pas ! Vous avez parfaitement entendu
: LA BALLE NE BOUGEA PAS !!!
Tout alla ensuite très vite et, à cet instant, Taco bascula
dans la folie totale : levant très haut son putter, il frappa, frappa
et refrappa la balle, de plus en plus fort, de plus en plus rageusement
. En vain . Elle ne bougeait toujours pas ! Subitement il s'arrêta de
la cogner, roula ses yeux hagards dans tous les sens, et d'une manière
tout à fait imprévisible, il porta sa main ensanglantée jusqu'à sa bouche
et dans un hurlement, d'un coup sec, s'arracha le doigt ! La face maculée,
il cracha le doigt qu'il venait de sectionner et laissa se répandre un
flot de sang sur le green . J'étais médusé par ce que j'étais en train
de vivre . Je ne pouvais pas réagir . J'étais incapable du moindre geste
qui aurait pu mettre fin à cette hystérie… Le sang coulait, coulait, et
le chemin entre la balle et le trou en fut bientôt totalement recouvert
.
Combien de temps cela dura-t-il ? Je ne peux pas vous répondre, mais au
bout d'un temps qui me parut (à tort certainement) très court, Taco fut
pris de tremblements, et se mit à pousser une longue plainte . Puis, tandis
que quelques joueurs ameutés par l'étrangeté du comportement
de Taco s'approchaient enfin de nous, il s'affaissa lentement, et s'allongea
dans son propre sang . Il était mort .
"Et l'étranger ? demanda Justine qui avait dû écouter le récit de Jonas
Malot, et s'était approchée de nous en essuyant un verre… L'étranger…
où était-il passé, redemanda-t-elle .
Notre interlocuteur ne sembla pas l'entendre tout de suite . Il serrait
son verre vide entre ses mains. Puis rompant soudain l'épaisseur
du silence qui s'était tout à coup installé, il se
reprit :
- L'étranger ?… Justement Mademoiselle, il n'y avait plus d'étranger !
Il avait disparu . Il semblait qu'il se fût volatilisé ! Pas une trace
de son passage ne subsistait . Personne ne l'avait aperçu sur le parking,
ni aux vestiaires, ni au club house .
On ne retrouva pas sa carte de score, et lorsqu'à la demande des policiers
venus pour l'enquête, Merlin Le Pitre ressortit la feuille des départs
et la consulta, on s'aperçut que son nom ne figurait plus nulle part.
Parfaitement Mademoiselle… En face de notre heure de départ, sur la grille,
il n'y avait plus que deux noms: celui de Taco, et le mien ."
©
Michel Goubin
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