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---- Mes
amis… Mon nom est Soubise, Javert Soubise, mais tout le monde m'appelle
Le Misérable . Ce n'est pas flatteur, mais le temps a fait que je m'y
suis habitué… Et si j'ai un peu de mal à garder mon équilibre à la descente
de swing, c'est à cause de ma jambe de bois . Un jour que nous jouions une partie amicale particulièrement serrée, un accident se produisit, et c'est de là, et par sa faute, que je traîne depuis 21 ans cette maudite jambe de bois, qui a pourri mon existence de golfeur.
Léo était à l'adresse, au départ du onzième trou. C'était un dog-leg droite
particulièrement vif, l'idéal pour les joueurs de fade. Ayant frappé mon
drive comme il fallait, j'attendis qu'il fit le sien. Mais au moment de
frapper, Léo donna un petit coup d'épaule fatal, et sa balle, frappée
avec vigueur, fusa directement hors limite, tout droit, dans l'épais bois
qui borde le parcours. Il jura, gesticulant de rage, et revint vers son
sac pour y prendre une autre balle. Je lui conseillai de se calmer, de
se reconcentrer sur son swing, et lui proposai d'aller chercher sa première
balle. Léo grommela quelque chose que je pris pour un assentiment. Lorsque
je repris connaissance, je me trouvais dans une chambre d'hôpital, et
une belle infirmière, de celle qui ne vous font pas qu'attirer le regard,
jeta ses yeux affolés sur moi et dit à voix haute : " y'a l'golfeur unijambiste
qui s'réveille " ! à l'intention du docteur bedonnant qui s'affairait
entre ses jambes. Rougissant, il renfila son pantalon en se raclant la
gorge, et disparut dans son bureau, pour réapparaître quelques instants
plus tard, calmé. Le plus dur à accepter, quand on perd une jambe, c'est que vos habitudes vont changer. Une seule chaussure, des pantalons raccourcis d'un côté, plus de course à pied, plus de plein d'autres choses…. Et une vie de golfeur en l'air. Bien sûr, j'aurais pu me dire " je vais y arriver, je regolferai, je gagnerai encore des compétitions, je susciterai encore l'admiration de nombreux golfeurs. Une attitude noble et courageuse. Un combat contre soi-même, et toutes ces idées qui font que le golf est si beau… " Mais non. Désolé, je ne suis pas comme cela. Au désespoir de ne jamais plus pouvoir être ce bon joueur que tout le monde aimait bien, je n'entretenais plus qu'une seule idée : me venger de celui qui avait ruiné ma vie : Léonard Tavernier. A ma sortie d'hôpital, je portais une espèce de prothèse hideuse en guise de jambe, que le docteur lubrique m'avait offert. Il m'avait également donné la balle de golf de Léo, que paraît-il, j'avais gardé serrée dans ma main jusqu'à l'opération. Une belle Dunlop, compression 100, avec un gros " léo " écrit dessus. Il me fallut deux mois pour marcher sans tomber avec ma prothèse, et deux mois supplémentaires pour accepter de revenir au club house. C'était un dimanche, et Léonard, qui fêtait sa dernière victoire, me vit arriver un peu gêné, mais vint me trouver tout de même pour me saluer. Il s'excusa, pleura sur mon sort, versant de vraies larmes. Ne sachant plus que faire pour se faire pardonner, il clama haut et fort à l'assemblée que désormais, j'étais ici chez moi, que tout était gratuit pour moi, et que j'étais membre à vie. Que j'étais son ami, et plein d'autres conneries que les membres présents, émus d'un spectacle pourtant si pitoyable, applaudirent à l'unisson, les yeux humides. Le dimanche suivant, alors que je m'essayais avec difficultés au practice avec un pro spécialisé, Léo vint me trouver, et m'offrit une prothèse en chêne, sobre et de bon goût, sombre et bien cirée. Je suis encore aujourd'hui stupéfait de penser qu'il y a des entreprises qui produisent ce genre d'objet. De retour chez moi, j'ajustai la jambe de bois. Et l'idée de ma vengeance prit peu à peu forme dans mon esprit. Ah, il avait gâché mon golf ! J'allais ruiner le sien. Avec mes économies, et les indemnités des assurances, j'avais presque assez d'argent pour racheter le golf voisin, qui était alors rentable, mais sans plus. Un petit crédit à la banque suffit à compléter le financement, et l'affaire se fit. Je rebaptisais mon terrain " le Golf du Flamant Rose " pour deux raisons : les gens penseraient d'abord que le couple d'homosexuels anglais était revenu, mais surtout parce que l'ironie du nom me plaisait bien : le flamant dort sur une seule patte ! Le nom ne fit aucune diversion, et mon acquisition devint rapidement publique. Pourtant je n'y allais jamais. Je restais " fidèle " à mon vieux club des Houx Blonds. Mon piège était parfait. Je rassurai Léo, affirmant qu'il ne s'agissait que d'un placement, et que de toute façon, le Flamant Rose ne vaudrait jamais les Houx blonds… Et quand il me regardait bizarrement, je le fixais, les yeux dans le vague, et j'extirpais de ma poche sa balle coupable, et la palpais inlassablement. Et cela suffisait pour qu'il ne dise plus rien. Un
mois plus tard, je décidais de rejouer sur le terrain, encouragé par tous
les golfeurs, et Léo le premier : " Courage, tu vas y arriver ! ". Je
jouais seul, prétextant que j'avais fait vœu de solitude golfique, pour
ne pas provoquer de gêne éventuelle chez mes partenaires. Et c'est ce
jour-là que commença la phase offensive de mon plan. A peine sur le green,
je constatai avec satisfaction que ma jambe de bois - en chêne sombre
et cirée - s'enfonçait comme prévu doucement dans la souplesse su green,
laissant à chaque pas un trou semblable à un pitch non relevé. Un gros
pitch. Pauvre Léo, avant tout cela, il était plus intelligent. Plus clairvoyant. Enfin. Chose promise, chose due. Je me mis à relever chaque pitch que je laissais derrière moi. Alors
voyons. Un joueur normal met 10 secondes pour relever un pitch. Quand
il le fait rapidement. Moi, il m'en fallait 20. Pour 79 pitches, cela
faisait donc 1580 secondes, soit plus de 26 minutes sur chaque green.
Plus en moyenne 6 minutes pour arriver au green (je joue en voiturette),
cela fait 32 minutes par trou. Et 9 heures et 36 minutes pour faire 18
trous. Les
choses ont commencé à s'accélérer lorsque j'ai décidé de m'inscrire à
chaque compétition. Au début, les compétiteurs voulaient savoir si j'étais
inscrit ou non. Dans l'affirmative, une grande partie d'entre eux renonçait
à concourir. Risquer de jouer avec moi signifiait une partie interminable,
que personne ne peut souhaiter. Pourtant, il demeurait toujours quelques
compétiteurs irréductibles. -----------------
" s'il vous plaît, je voudrais Ce
fut le coup de grâce. De
mon coté, je continuais au grand désespoir de mon " ami ", de fréquenter
fidèlement - et gratuitement - son club House et son terrain, que je mobilisais
consciencieusement, patiemment. Le fruit était presque mûr. Dès ce jour je me remis à jouer à une cadence normale, sans abîmer les greens : il suffisait pour cela de fixer une chaussure au bout de la prothèse. Il fallait bien que je fasse quelque chose, puisque, ayant racheté les Houx Blonds pour une bouchée de pain avec les bénéfices du Flamant Rose, je n'allais pas abîmer mes propres greens ! En
jouant normalement, et avec beaucoup d'entraînement, j'ai retrouvé un
niveau correct. Pas bon, mais correct et supportable pour mes partenaires
occasionnels. Mon seul problème, et il est toujours resté, c'est que j'ai
du mal à garder mon équilibre à la descente du swing. Mais on s'habitue,
c'est comme pour tout le reste. Aujourd'hui
que j'ai décidé d'arrêter le golf je peux vous raconter cette histoire
immorale. Oui, j'ai réussi dans les affaires et dans la vie. Je suis riche.
La vie, les affaires, c'est comme le golf : à la fin du parcours, on ne
vous demande pas " Comment ? " on vous demande " Combien ? " © Antoine Venot |
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