La véritable histoire de Javert SOUBISE ...
par Antoine Venot
© Antoine Venot
leglofeur@mail.pf
Le premier à
avoir répondu au concours d'écriture .
Merci l'Antoine !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mes amis… Mon nom est Soubise, Javert Soubise, mais tout le monde m'appelle Le Misérable . Ce n'est pas flatteur, mais le temps a fait que je m'y suis habitué… Et si j'ai un peu de mal à garder mon équilibre à la descente de swing, c'est à cause de ma jambe de bois .
Tout ça, vous le savez tous, mais ce que seuls les plus anciens du club savent, c'est justement le secret de cette maudite jambe de bois .
Alors, puisque j'ai décidé que ce serait aujourd'hui la dernière partie de golf de ma vie, il est temps que je vous raconte son histoire .

Voilà…Je
faisais partie, à l'époque des faits, c'est à dire il y a 21 ans, des bons joueurs du club. Non de ceux qui peuvent s'enorgueillir d'être en lice pour remporter chaque compétition en brut, mais plutôt de ceux qui nourrissent un jeu bon et régulier, précis sans être long, et défendent d'honorables chances pour le net. Or, les plus grands évènements, les mieux dotés, les plus prestigieux, du moins dans notre modeste " club des Houx Blonds ", se jouaient généralement en net.
Le directeur du golf, heureux propriétaire de ce que les membres, au regard de leurs notes mensuelles, qualifiaient de meilleur placement du XXIème siècle, était mon ami, mon complice de toujours, Léonard Tavernier. Il s'était mis au golf après avoir racheté le terrain à un couple d'homosexuels anglais, dont la seule passion était l'utilisation à des fins lubrifiantes du monoï tahitien. Léonard avait alors redressé l'exploitation du golf, pour en faire une entreprise prospère, et convoitée.
De nous deux, nul n'aurait pu dire quel était le meilleur joueur, et nous remportions les compétitions en net, presque, pourrait-on dire, à tour de rôle. Notre complicité était légendaire, notre palmarès impressionnant, et notre amitié solide. Mais cela ne devait pas durer.

Un jour que nous jouions une partie amicale particulièrement serrée, un accident se produisit, et c'est de là, et par sa faute, que je traîne depuis 21 ans cette maudite jambe de bois, qui a pourri mon existence de golfeur.

Léo était à l'adresse, au départ du onzième trou. C'était un dog-leg droite particulièrement vif, l'idéal pour les joueurs de fade. Ayant frappé mon drive comme il fallait, j'attendis qu'il fit le sien. Mais au moment de frapper, Léo donna un petit coup d'épaule fatal, et sa balle, frappée avec vigueur, fusa directement hors limite, tout droit, dans l'épais bois qui borde le parcours. Il jura, gesticulant de rage, et revint vers son sac pour y prendre une autre balle. Je lui conseillai de se calmer, de se reconcentrer sur son swing, et lui proposai d'aller chercher sa première balle. Léo grommela quelque chose que je pris pour un assentiment.
Je pénétrai donc dans la sombre forêt, plus par sympathie pour mon ami que dans l'espoir de retrouver sa balle. De là où il était, il ne pouvait me voir, tant le bois est dense, mais je l'entendis distinctement frapper son driver. Les évènements qui suivirent sont toujours restés confus dans mon esprit, mais voici ce dont je me souviens : je vis très nettement sa balle arriver sur moi, je vis, sans rien sentir, mon genou exploser littéralement, et, juste avant de tomber doucement par terre, j'entendis Léo jurer de plus belle. Je gisais là, entre les hautes fougères, sans pouvoir articuler un son, et sans rien ressentir. Aucune douleur curieusement, mais l'impression que j'allais m'évanouir d'un moment à l'autre. J'entendis encore Léo, qui ne se doutait de rien, frapper une troisième balle, puis passer sans me voir à quelques mètres seulement, m'appeler, puis repartir, pensant que je ne m'étais pas attardé. Il eut probablement suffit qu'il me trouve pour que le docteur puisse sauver ma jambe. Il eut suffit qu'il s'inquiète. Mais non. Le traître s'en est allé, pour ne revenir que le lendemain, m'a-t-on dit, avec toutes les personnes volontaires pour résoudre le mystère de ma disparition.

Lorsque je repris connaissance, je me trouvais dans une chambre d'hôpital, et une belle infirmière, de celle qui ne vous font pas qu'attirer le regard, jeta ses yeux affolés sur moi et dit à voix haute : " y'a l'golfeur unijambiste qui s'réveille " ! à l'intention du docteur bedonnant qui s'affairait entre ses jambes. Rougissant, il renfila son pantalon en se raclant la gorge, et disparut dans son bureau, pour réapparaître quelques instants plus tard, calmé.
- "Alors, monsieur Soubise, on ouvre les yeux ? Comment se sent-on ?
- On a faim", lui répondis-je.
Puis je réalisai, en tâtonnant par dessus le drap bleu qui me recouvrait, que ma jambe droite s'arrêtait au genou. Amputé. Ce docteur obsédé m'avait donc amputé. Les évènements me revinrent soudain en mémoire, brutalement, et je sombrai à nouveau dans un demi coma, dont je ne sortis que deux jours plus tard.

Le plus dur à accepter, quand on perd une jambe, c'est que vos habitudes vont changer. Une seule chaussure, des pantalons raccourcis d'un côté, plus de course à pied, plus de plein d'autres choses…. Et une vie de golfeur en l'air. Bien sûr, j'aurais pu me dire " je vais y arriver, je regolferai, je gagnerai encore des compétitions, je susciterai encore l'admiration de nombreux golfeurs. Une attitude noble et courageuse. Un combat contre soi-même, et toutes ces idées qui font que le golf est si beau… " Mais non. Désolé, je ne suis pas comme cela. Au désespoir de ne jamais plus pouvoir être ce bon joueur que tout le monde aimait bien, je n'entretenais plus qu'une seule idée : me venger de celui qui avait ruiné ma vie : Léonard Tavernier.

A ma sortie d'hôpital, je portais une espèce de prothèse hideuse en guise de jambe, que le docteur lubrique m'avait offert. Il m'avait également donné la balle de golf de Léo, que paraît-il, j'avais gardé serrée dans ma main jusqu'à l'opération. Une belle Dunlop, compression 100, avec un gros " léo " écrit dessus.

Il me fallut deux mois pour marcher sans tomber avec ma prothèse, et deux mois supplémentaires pour accepter de revenir au club house. C'était un dimanche, et Léonard, qui fêtait sa dernière victoire, me vit arriver un peu gêné, mais vint me trouver tout de même pour me saluer. Il s'excusa, pleura sur mon sort, versant de vraies larmes. Ne sachant plus que faire pour se faire pardonner, il clama haut et fort à l'assemblée que désormais, j'étais ici chez moi, que tout était gratuit pour moi, et que j'étais membre à vie. Que j'étais son ami, et plein d'autres conneries que les membres présents, émus d'un spectacle pourtant si pitoyable, applaudirent à l'unisson, les yeux humides.

Le dimanche suivant, alors que je m'essayais avec difficultés au practice avec un pro spécialisé, Léo vint me trouver, et m'offrit une prothèse en chêne, sobre et de bon goût, sombre et bien cirée. Je suis encore aujourd'hui stupéfait de penser qu'il y a des entreprises qui produisent ce genre d'objet. De retour chez moi, j'ajustai la jambe de bois. Et l'idée de ma vengeance prit peu à peu forme dans mon esprit. Ah, il avait gâché mon golf ! J'allais ruiner le sien.

Avec mes économies, et les indemnités des assurances, j'avais presque assez d'argent pour racheter le golf voisin, qui était alors rentable, mais sans plus. Un petit crédit à la banque suffit à compléter le financement, et l'affaire se fit. Je rebaptisais mon terrain " le Golf du Flamant Rose " pour deux raisons : les gens penseraient d'abord que le couple d'homosexuels anglais était revenu, mais surtout parce que l'ironie du nom me plaisait bien : le flamant dort sur une seule patte ! Le nom ne fit aucune diversion, et mon acquisition devint rapidement publique. Pourtant je n'y allais jamais. Je restais " fidèle " à mon vieux club des Houx Blonds. Mon piège était parfait. Je rassurai Léo, affirmant qu'il ne s'agissait que d'un placement, et que de toute façon, le Flamant Rose ne vaudrait jamais les Houx blonds… Et quand il me regardait bizarrement, je le fixais, les yeux dans le vague, et j'extirpais de ma poche sa balle coupable, et la palpais inlassablement. Et cela suffisait pour qu'il ne dise plus rien.

Un mois plus tard, je décidais de rejouer sur le terrain, encouragé par tous les golfeurs, et Léo le premier : " Courage, tu vas y arriver ! ". Je jouais seul, prétextant que j'avais fait vœu de solitude golfique, pour ne pas provoquer de gêne éventuelle chez mes partenaires. Et c'est ce jour-là que commença la phase offensive de mon plan. A peine sur le green, je constatai avec satisfaction que ma jambe de bois - en chêne sombre et cirée - s'enfonçait comme prévu doucement dans la souplesse su green, laissant à chaque pas un trou semblable à un pitch non relevé. Un gros pitch.
Calculez un peu. Un joueur, qui doit faire deux putts par trou, fait en moyenne 79 pas sur le green. Comptez, la prochaine fois, et vous verrez. Et bien 79 trous de pitch (ou de jambe de bois), c'est énorme, sur un green bien entretenu.
Je décidai alors de jouer tous les jours. À ma grande surprise, il fallut quinze jours à Léonard pour réaliser que c'était moi qui " labourait " ses greens. Les joueurs se plaignaient de leur état. " De vrais champs de patates " entendait-on de toutes parts. Pourtant, et sachant que j'étais le fautif, Léonard mit un mois entier à oser venir me parler. Auparavant, à chaque fois qu'il essayait, je ressortais sa balle Dunlop, le " Léo " inscrit dessus bien visible, et je la palpais machinalement, faisant mine d'être absorbé, dans mes pensées, et par la dégustation de mon whisky gratuit. Ma mélancolie ostentatoire, et sa culpabilité alors renaissante, suffisaient à lui faire battre retraite. Mais au bout d'un mois, d'un seul mois, une partie de sa clientèle avait migré chez le Flamant Rose, et les autres joueurs, les fidèles, râlaient, pressant Léo de faire quelque chose, menaçant de partir à leur tour. La rentabilité du Golf de Houx Blonds s'appauvrit, faute de fréquentation suffisante, jusqu'à disparaître complètement. Léo commença à essuyer les premières pertes d'exploitation. Pour lui, il fallait impérativement agir, vite et efficacement.
Prenant son courage à deux mains, il parvint à engager la conversation.
- " Javert, j'ai un problème.
- Qu'y a-t-il, mon ami ( j'articulais particulièrement le mot " ami ").
- Et bien, ce sont mes greens, ils sont en très mauvais état….
- Change de green-keeper ! lui répondis-je le plus naturellement du monde. Je m'amusais de le voir à la peine.
- Et bien, en fait… écoute, viens voir sur le green du 18, c'est le plus près. - J'arrive, lui dis-je, mais allons-y en voiturette, j'ai du mal à marcher ".
Et vlan !

Sur le green, torturé, Léonard m'expliqua que c'était ma jambe de bois qui posait problème. Je fis mine de ne réaliser le désastre qu'à ce moment. Je fis mine de comprendre ses problèmes, je fis mine d'être désolé.
-" Ecoute Léo, lui promis-je, désormais, je te promets de ne plus laisser de trous derrière moi. Franchement, tu aurais dû me le dire avant . À quoi servent les amis, sinon à vous simplifier la vie et vous la rendre plus belle ?"
Je lui tapai amicalement sur l'épaule, et fis exprès de perdre l'équilibre pour tomber par terre. Il se précipita, sanglotant de honte et de remords, me remercia de ma compréhension… Et il y crut.

Pauvre Léo, avant tout cela, il était plus intelligent. Plus clairvoyant. Enfin. Chose promise, chose due. Je me mis à relever chaque pitch que je laissais derrière moi.

Alors voyons. Un joueur normal met 10 secondes pour relever un pitch. Quand il le fait rapidement. Moi, il m'en fallait 20. Pour 79 pitches, cela faisait donc 1580 secondes, soit plus de 26 minutes sur chaque green. Plus en moyenne 6 minutes pour arriver au green (je joue en voiturette), cela fait 32 minutes par trou. Et 9 heures et 36 minutes pour faire 18 trous.
C'est vrai que c'est long, et que c'est normal que les autres joueurs ne soient pas contents. Mais c'est la vie, j'avais promis. Tout le monde pestait, au golf de Houx Blonds. Enfin, tous ceux qui était restés. Et c'est à partir de ce jour que l'on m'a appelé " le misérable ". Pas amicalement, ça, je peux vous le garantir. Mais moi, je jubilais.

Les choses ont commencé à s'accélérer lorsque j'ai décidé de m'inscrire à chaque compétition. Au début, les compétiteurs voulaient savoir si j'étais inscrit ou non. Dans l'affirmative, une grande partie d'entre eux renonçait à concourir. Risquer de jouer avec moi signifiait une partie interminable, que personne ne peut souhaiter. Pourtant, il demeurait toujours quelques compétiteurs irréductibles.
Je compris rapidement que ceux qui participaient ne savaient pas ce que signifiait " jouer avec le " Misérable ". Alors, afin d'être sûr de décourager tout le monde, lorsque je m'inscrivis à la compétition suivante, je rajoutai en gros et rouge, à côté de mon nom :

----------------- " s'il vous plaît, je voudrais
----------------- un départ très tôt, car je
----------------- mets 9h30 pour finir le
----------------- parcours… "

Ce fut le coup de grâce.
Les joueurs fuirent les compétitions, le parcours. Les sponsors se tournèrent vers d'autres terrains, et les Houx Blonds devinrent déserts et tristes. Le parcours voisin, le golf du Flamant Rose, devint en revanche une référence locale. L'affluence provoquée par la désaffection des Houx Blonds générèrent d'énormes bénéfices, qui étaient aussitôt réinvestis dans l'amélioration et l'entretien du parcours pour une grande partie. Le reste, en grand seigneur et ami, je le prêtais à Léonard pour qu'il puisse payer son personnel, et assurer ses frais fixes.

De mon coté, je continuais au grand désespoir de mon " ami ", de fréquenter fidèlement - et gratuitement - son club House et son terrain, que je mobilisais consciencieusement, patiemment. Le fruit était presque mûr.
Et le pire dans tout cela, c'est que Léonard n'osait même pas m'interdire de parcours. Au bout de six mois, il fit faillite, ayant accumulé des dettes énormes, et ne pouvant plus faire face aux dépenses les plus petites. Les banques l'appelaient tous les jours, ses bailleurs de fonds se faisaient toujours plus pressants, et menaçants. Anéanti, abandonné de tous, Léonard s'engagea précipitamment dans la légion étrangère pour échapper aux poursuites de ses créanciers, dont j'étais sans conteste le plus virulent.

Dès ce jour je me remis à jouer à une cadence normale, sans abîmer les greens : il suffisait pour cela de fixer une chaussure au bout de la prothèse. Il fallait bien que je fasse quelque chose, puisque, ayant racheté les Houx Blonds pour une bouchée de pain avec les bénéfices du Flamant Rose, je n'allais pas abîmer mes propres greens !

En jouant normalement, et avec beaucoup d'entraînement, j'ai retrouvé un niveau correct. Pas bon, mais correct et supportable pour mes partenaires occasionnels. Mon seul problème, et il est toujours resté, c'est que j'ai du mal à garder mon équilibre à la descente du swing. Mais on s'habitue, c'est comme pour tout le reste.
Les joueurs revinrent peu à peu, et de ceux qui gardent aujourd'hui en mémoire l'histoire du golf des Houx Blonds, seules deux personnes sont encore membres actifs du club. Ces deux golfeurs savent, eux, que lorsque l'on m'appelle " le Misérable ", ce ne devrait pas être avec cette intonation amicale qu'empruntent tous les nouveaux membres. Mais que voulez-vous, je n'allais pas raconter à chaque nouveau venu l'origine de ce surnom. Lorsqu'on me demandait pourquoi ce surnom, je préférais leur répondre " Pourquoi ? et bien tout simplement parce que je m'appelle Javert, comme dans " les Misérables " de Victor Hugo ! Et cela convenait parfaitement.

Aujourd'hui que j'ai décidé d'arrêter le golf je peux vous raconter cette histoire immorale. Oui, j'ai réussi dans les affaires et dans la vie. Je suis riche. La vie, les affaires, c'est comme le golf : à la fin du parcours, on ne vous demande pas " Comment ? " on vous demande " Combien ? "

© Antoine Venot

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