La ballade de François... (nouvelle)
© Catherine
cbr@actuanet.net
Comment concilier l'amour
du golf et celui de son prochain .
Joseph aurait bien aimé le savoir !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

----- Il était une fois deux amis d'enfance. Ils avaient lustré leurs fonds de culottes sur les bancs du même pensionnat redoutablement draconien. Ils y avaient été placés par des parents miséricordieux dans le but louable qu'ils ne les vissent pas de trop près se déchirer à belles dents.
Les deux enfants grandirent là, l'un épaulant l'autre, en vertu du fait que ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort.

Le service militaire clôtura leurs années de prime jeunesse. Les trente mois qu'ils passèrent à crapahuter en Algérie leur confirma la chance inouïe qu'ils avaient eue à éprouver très jeunes leurs capacités à survivre tous seuls en milieu hostile.

C'est ainsi que Joseph et François, arrivés à l'âge d'homme, dégagés depuis longtemps de toute obligation familiale et plus récemment des obligations militaires, commencèrent à vivre et à évoluer pour leur compte. Ils se jurèrent de ne pas aliéner cette liberté toute neuve. Implicitement, ils décidèrent d'éteindre leur dynastie, de ne jamais convoler, de ne pas se reproduire puisque le monde est ce qu'il est.

Ils découvrirent le golf. Sa pratique assidue les rapprocha encore. Ils se livraient à leur sport favori sur les greens du "Lys dans la Vallée".
Qui voyait Joseph ne tardait pas à apercevoir François et inversement.
Ils jouissaient auprès des habitués des deux sexes du club-house, de l'incomparable charme des célibataires.

Les messieurs les enviaient de pouvoir fouler les fairways jusqu'à la nuit close d'un bout à l'autre de l'année sans avoir jamais à se justifier de leurs retours tardifs à la maison. Si Joseph et François n'avait pas été ces compagnons généreux, ces types fair-play (toujours prêts à payer leur tournée) qu'ils connaissaient, ils auraient nourri envers ces deux lascars la rancune des gens obligés, eux, de sacrifier régulièrement un week-end de golf aux sacro-saintes réunions familiales : baptêmes, mariages, anniversaires et autres gaudrioles.
Sans parler des vacances d'été si nécessaires, d'après leurs femmes, à la santé et à l'équilibre des enfants. Ces vacances étaient vécues par la plupart comme un long purgatoire duquel ils revenaient très diminués, le swing ramolli, la concentration gâchée d'avoir joué sur les greens mal tenus de golfs impossibles, massacrés par des estivants imbéciles venus là en promenade.

Quant aux dames, elles avaient pour eux des soupirs d'envie ou de regret selon qu'elles les voyaient, comme dans un kaléidoscope, gendres possibles, maris putatifs, amants probables. Joseph et François, tout auréolés de leur liberté intacte, les séduisaient sans effort.

Ils riaient. Se gardaient de donner jamais suite à l'émotion trop visible sous l'emprise de laquelle clapotaient les bajoues de Madame Unetelle ou se gonflait démesurément la poitrine triomphante de Mademoiselle Chose. Ils jetaient leurs folles avoines en d'autres lieux.

Les années passèrent avec leur cortège de joies et de vicissitudes. Les deux amis atteignaient l'allègre quarantaine. François était heureux de son sort et se félicitait, à chaque annonce de divorce, de n'avoir pas cédé aux chants des sirènes du mariage.

Il n'en allait pas de même pour Joseph. Il voyait arriver avec terreur ce qu'il prenait pour le début de la vieillesse. Il ne supportait plus son cœur vacant, les whiskies-coca bus en solitaire dans le désordre d'un appartement de célibataire. Ni les plateaux-repas avalés devant de pauvres nanars télévisuels. Ni les aventures sans lendemain.
Il s'était surpris à garder le gras du jambon de midi pour le chien des voisins, histoire qu'un animal au moins soit content de le voir rentrer à la maison. Il ne voulait plus s'offrir à lui-même son énième cravate le jour de son propre anniversaire.
Le poids de sa solitude l'écrasait. Il se sentait disparaître dessous et redoutait d'avoir un jour à mourir sans avoir vraiment vécu.

Suffisait-il d'y penser, de le souhaiter ? Au beau milieu de ce marasme surgit miraculeusement une femme. Son âme sœur, son complément, la deuxième chaussure de la paire.
Marie n'était pas une erreur de balle. Il venait de reconnaître sur elle la marque de son grand amour inattendu et pourtant prédestiné. Elle était le fer forgé spécialement pour sa main par le divin Vulcain. La possibilité de finir le parcours de sa vie par un Albatros.
Depuis toujours Marie attendait Joseph, Joseph attendait Marie. Marie et son frais gazouillis, son rire cristallin, sa légèreté, sa gaieté, son innocence. Ils se dirent tout l'un de l'autre. Naturellement, Joseph parla de François. Il n'eût de cesse de le présenter à Marie.

La rencontre se fit chez Joseph. Il avait mis les petits plats dans les grands pour l'occasion. François était comme les chats : toujours une patte sur le recul pendant qu'il tâtait du bout des moustaches l'obstacle à franchir. L'annonce du coup de foudre de Joseph pour Marie l'avait laissé perplexe. Surtout les descriptions dithyrambiques de ce bonheur tout neuf et si soudain. Il se demandait qui il allait rencontrer : une déesse compatissante penchée sur le pathos de son alter ego, ou une gourgandine terrifiée d'avoir coiffé Sainte Catherine ?

Ce ne fut ni l'un ni l'autre. Marie était une petite bonne femme souriante d'une trentaine d'années pour laquelle la vie avait toujours été clémente. Durant ce repas, elle raconta son père, le meilleur d'entre tous, qu'elle décrivit sans s'en douter un instant comme un solennel cornichon. Sa mère, la meilleure des mères, dont elle dressa un portrait de bobonne ahurie et bêlante dans l'ombre de son mari. Puisqu'elle avait la parole, elle leur tira à bout portant plusieurs salves de lieux communs bien sentis assaisonnés d'idées reçues de bon aloi. Marie était lisse, sans aspérités. Fade, de la fadeur des gens niaisement heureux. Calme, du calme de ceux qui laissent la tempête battre d'autres rivages que les leurs. Impudique, de l'impudeur de ceux qui dorment sur leurs deux oreilles.
Autour de cette table trop bien dressée deux hommes se taisaient. L'un pour écouter pépier la messagère du bonheur, l'autre pour entendre bourdonner la mouche du coche.

Les jours succédèrent aux jours et les semaines aux semaines. A présent, au "Lys dans la Vallée" qui voyait François apercevait rarement Joseph à ses côtés. Leurs contacts se limitaient à quelques coups de fil souvent donnés par François. Joseph était si plein de Marie qu'il ne voulait plus savoir que le monde continuait de tourner.

Cependant, tout passe, tout lasse. Lorsque Joseph fut à marée basse, c'est-à-dire quand l'écume des premières lames de la passion se fut déposée sur la plage, il aspira à retrouver un paysage familier. Le golf lui manquait, "le Lys dans la Vallée" lui manquait… François lui manquait.
Il vécut une période assez confuse pendant laquelle il trama le processus par lequel il pourrait emmener Marie vers le golf. Il envisageait de faire d'une pierre deux coup : coudre l'un à l'autre deux amours, Marie et le golf, plus un moyen commode de renouer avec François.

Il aborda subtilement le sujet en parlant à Marie de l'éthique de ce beau sport. Il dit : respect des autres, maîtrise de soi, loyauté, générosité, tolérance, élégance. Il lui raconta des morceaux de bravoure sans pareil, des anecdotes désopilantes. Marie fut conquise une deuxième fois. Joseph n'en attendait pas moins. Il lui avoua qu'il serait le plus heureux des hommes si elle voulait bien apprendre à jouer au golf. Elle y souscrivit aussitôt.

Elle le prouva en lui téléphonant, peu de temps après, pour lui suggérer un dîner en ville ce soir là. Elle eut un petit rire mutin en lui promettant une bonne surprise. Il alla la chercher chez elle. Elle lui ouvrit la porte vêtue de pied en cap de la plus époustouflante tenue de golf qu'il ait jamais vue.
Elle rit de son ébahissement et lui avoua qu'elle avait dévalisé la boutique la plus "fashionable" de la ville "pour te faire plaisir, Joseph chéri !" Elle portait de vraies culottes à la Tintin, des chaussettes à motifs jacquard, des croquenots à languettes frangées, un incroyable tricot jaune citron sans manche par-dessus une chemise couleur "rose du Cachemire, mon nounours !" Il faillit s'éborgner à la visière démesurée de sa casquette en l'embrassant.
Il comprit rapidement qu'elle avait l'intention d'aller dîner accoutrée de la sorte. Tout en lui assurant qu'elle était ravissante, il plaida les conventions sociales. A bout d'arguments, il eut la mesquinerie de lui rappeler le nombre d'étoiles du restaurant. Elle n'en démordit pas et l'appela "affreux ronchon conformiste." Il céda. Il eut tort. Ils rentrèrent très tôt. Elle boudait. Il avait la migraine.

Ce petit incident mineur oublié, l'initiation commença. Après avoir poussé les meubles le long des murs, il l'entraîna au swing au milieu de son salon. Ce fut une période délicieuse. Ils inventèrent avant l'heure la fameuse scène du film "Ghost", sans la terre glaise et sans le tour de potier, juste avec un vieux club et de vieilles balles. Il l'enlaçait pour corriger sa position, lui montrer le bon mouvement, lui insuffler l'élan à donner à son corps. Elle fondait dans ses bras. Combien de balles perdues ne le furent pas pour tout le monde !

Tout était si parfait que Joseph jugea le temps venu de faire jouer Marie in-situ sur les greens du "Lys dans la Vallée" sans passer par autre chose que le practice du tapis du salon. Triomphant, il téléphona, la veille, à François pour l'inviter à partager leur partie, ils avaient un départ à 14 heures.
En raccrochant, François se sentait ulcéré par le comportement cavalier de Joseph. Comment ? Ce type qui faisait le mort depuis des semaines osait pratiquement le convoquer pour admirer les pseudo-prodiges de sa Marie ! Sans se soucier de savoir si son emploi du temps, à lui, le lui permettrait. (De fait, il dut décommander un rendez-vous d'affaire qu'il avait le lendemain.) C'était à prendre ou à laisser ! Pour voir quoi, je vous le demande ? Mais bon sang ! Il allait l'honorer l'invitation du Pygmalion ! Et comment ! Il avait la ferme intention de s'en payer une bonne tranche. En français dans le texte.

A l'heure dite, il attendait leur arrivée dans le club-house en sirotant négligemment une bière. A travers la baie vitrée, il les vit sortir du parking. Il faisait très beau, le soleil donnait un relief impressionnant au chatoyant costume de Marie.
Des résidus de fou-rire le secouaient encore par intermittence, quand il sortit pour les rejoindre.
Dans le cœur de Joseph, devant la mine trop réjouie de François, se leva immédiatement un gros regret d'avoir convié son ami. Il ressentit un début d'envie d'être ailleurs quand il le vit sortir fébrilement son mouchoir de sa poche, et y enfouir sa figure en faisant semblant de s'y moucher bruyamment après que Marie eût dit modestement qu'elle avait adopté la "golf-attitude" pour faire honneur à son "nounours". Ceci en réponse au compliment ambigu que François ne manqua pas de lui faire sur sa tenue si originale.
Le foudroyé de l'amour n'avait pas envisagé que l'ami de toujours pourrait troubler son idylle. Il sentait sa vis comica ordinairement robuste se ratatiner à toute allure. Il caressa pour une seconde le fol espoir de s'en débarrasser in-extremis en lui annonçant que par égard au noviciat de Marie le parcours se limiterait à neuf trous. Il se trompait. L'autre approuva copieusement et leur emboîta le pas. Tout allait très bien dans le meilleur des mondes.

Au premier essai de drive de Marie, François sifflotait doucement "J'fais des trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous". C'était très réducteur par rapport aux monstrueux divots qu'elle arrachait en ratant sa balle quatre fois sur cinq.
Cahin-caha, ils progressèrent. Marie mesurait la difficulté qu'il y aura toujours à passer du virtuel au concret. Elle était aux prises avec son petit corps qui refusait obstinément d'exécuter les ordres de son cerveau surmené. Elle accumulait les croix avec une facilité déconcertante au grand dam de Joseph qui finit par lui demander d'un ton sec de bien vouloir se concentrer, quoi !
François se contenta de sourire. Il dit d'un ton bonhomme :
-" Allons ! Il faut bien commencer. Je me souviens de mes débuts, figurez-vous. Je ne suis pas sûr d'y avoir, à l'époque, apporté autant d'application que vous."
Il n'y eut que Joseph pour goûter tout le sel de la chose et comprendre quel sens il donnait au mot application : l'outrecuidance du crétin qui s'imagine écrire, la tête posée sur son bras replié, les yeux au ras de la table, la langue démesurément tirée, et qui moule avec force pâtés une croix en guise de signature.
Marie, radieuse, de s'écrier en se tournant vers son nounours renfrogné :
-" Ah ! Tu vois ? Tu es beaucoup trop sévère avec moi."

Avec toute la malignité dont il était capable, François continua à assurer l'ambiance musicale de la partie pour un Joseph éperdu et une Marie parfaitement imperméable à tout.
Aux alentours du sixième trou, il les avait discrètement régalés de Bonne Nuit les Petits (mon nounours !), Power of Love (c'est bien ma chérie, continue !), l'Arnaque (c'est vraiment ta balle que j'ai jouée, mon nounours ?), Moi j'attends Madeleine (encore une minute, je ne retrouve plus ma balle !), le Gai Laboureur (mais non, pourquoi dropper ? je vais enlever ce qui gêne et bien aplatir tout autour.), Bonsoir, jolie Madame (flûte ! je me suis cassé un ongle.), On the road again (c'est drôlement long, dis-donc, on est bientôt arrivés ?)

Le bon nounours virait au grizzly. Il tripotait de plus en plus souvent sa bague fétiche, serrait de plus en plus des mâchoires carnassières.

On était entre le huitième et le neuvième trou. Joseph, dont les réflexes baissaient beaucoup, avait gravement enlisé sa balle dans un bunker. En temps normal il aurait pu s'en sortir.
Ce bunker est placé juste à côté d'une assez belle mare fréquentée par d'énormes libellules. Une fraction de seconde avant le coup décisif, alors que s'amorçait la descente du club, Marie se jeta sur lui en hurlant :
-" Elle m'attaque ! Elle m'attaque !"
Une bestiole prisonnière d'une boucle de ses cheveux lui vrombissait dans l'oreille. Le coup dévia et le fer du sand-wedge percuta les orteils de Joseph dans une majestueuse gerbe de sable.

Son cri de douleur fut suivi d'un tonitruant " Pauvre gourde, va !" si véridique que l'insulte tenait plus à la sincérité du ton qu'à la grossièreté des mots. Marie plongea aussitôt dans un désespoir bruyant arrosé de larmes scintillantes auxquelles le plantigrade déchaîné resta insensible. Sans transition il s'empara de son chariot et le balança de toutes ses forces dans la mare pour épuiser un regain de colère. Ils virent flotter quelques instants les clubs avant que le tout ne s'enfonce dans les profondeurs glauques de l'eau.

Il n'eût pas fallu que François, hilare, entonne au même moment "la Maman des poissons, elle est bien gentiii-lle !"
Joseph lui bondit dessus en hurlant : -" Toi, arrête ! Arrête de chanter, nom de Dieu !"

Il lui décocha un formidable uppercut qui le cisailla net, et l'envoya reposer les bras en croix sur le frais gazon. Puis tournant le dos au carnage, Joseph s'enfuit à grands pas rageurs. Marie le suivait en sanglotant.

Vienne l'amour, sonne l'heure…

Joseph a épousé Marie. Il n'est jamais plus revenu au "Lys dans la Vallée". Et François n'était pas invité à la noce.

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