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Il
était une fois deux amis d'enfance. Ils avaient lustré leurs
fonds de culottes sur les bancs du même pensionnat redoutablement
draconien. Ils y avaient été placés par des parents
miséricordieux dans le but louable qu'ils ne les vissent pas de
trop près se déchirer à belles dents. Le service militaire clôtura leurs années de prime jeunesse. Les trente mois qu'ils passèrent à crapahuter en Algérie leur confirma la chance inouïe qu'ils avaient eue à éprouver très jeunes leurs capacités à survivre tous seuls en milieu hostile. C'est ainsi que Joseph et François, arrivés à l'âge d'homme, dégagés depuis longtemps de toute obligation familiale et plus récemment des obligations militaires, commencèrent à vivre et à évoluer pour leur compte. Ils se jurèrent de ne pas aliéner cette liberté toute neuve. Implicitement, ils décidèrent d'éteindre leur dynastie, de ne jamais convoler, de ne pas se reproduire puisque le monde est ce qu'il est. Ils découvrirent
le golf. Sa pratique assidue les rapprocha encore. Ils se livraient à
leur sport favori sur les greens du "Lys dans la Vallée".
Les messieurs
les enviaient de pouvoir fouler les fairways jusqu'à la nuit close
d'un bout à l'autre de l'année sans avoir jamais à
se justifier de leurs retours tardifs à la maison. Si Joseph et
François n'avait pas été ces compagnons généreux,
ces types fair-play (toujours prêts à payer leur tournée)
qu'ils connaissaient, ils auraient nourri envers ces deux lascars la rancune
des gens obligés, eux, de sacrifier régulièrement
un week-end de golf aux sacro-saintes réunions familiales : baptêmes,
mariages, anniversaires et autres gaudrioles. Quant aux dames, elles avaient pour eux des soupirs d'envie ou de regret selon qu'elles les voyaient, comme dans un kaléidoscope, gendres possibles, maris putatifs, amants probables. Joseph et François, tout auréolés de leur liberté intacte, les séduisaient sans effort. Ils riaient. Se gardaient de donner jamais suite à l'émotion trop visible sous l'emprise de laquelle clapotaient les bajoues de Madame Unetelle ou se gonflait démesurément la poitrine triomphante de Mademoiselle Chose. Ils jetaient leurs folles avoines en d'autres lieux. Les années passèrent avec leur cortège de joies et de vicissitudes. Les deux amis atteignaient l'allègre quarantaine. François était heureux de son sort et se félicitait, à chaque annonce de divorce, de n'avoir pas cédé aux chants des sirènes du mariage. Il n'en allait
pas de même pour Joseph. Il voyait arriver avec terreur ce qu'il
prenait pour le début de la vieillesse. Il ne supportait plus son
cur vacant, les whiskies-coca bus en solitaire dans le désordre
d'un appartement de célibataire. Ni les plateaux-repas avalés
devant de pauvres nanars télévisuels. Ni les aventures sans
lendemain. Suffisait-il
d'y penser, de le souhaiter ? Au beau milieu de ce marasme surgit miraculeusement
une femme. Son âme sur, son complément, la deuxième
chaussure de la paire. La rencontre se fit chez Joseph. Il avait mis les petits plats dans les grands pour l'occasion. François était comme les chats : toujours une patte sur le recul pendant qu'il tâtait du bout des moustaches l'obstacle à franchir. L'annonce du coup de foudre de Joseph pour Marie l'avait laissé perplexe. Surtout les descriptions dithyrambiques de ce bonheur tout neuf et si soudain. Il se demandait qui il allait rencontrer : une déesse compatissante penchée sur le pathos de son alter ego, ou une gourgandine terrifiée d'avoir coiffé Sainte Catherine ? Ce ne fut
ni l'un ni l'autre. Marie était une petite bonne femme souriante
d'une trentaine d'années pour laquelle la vie avait toujours été
clémente. Durant ce repas, elle raconta son père, le meilleur
d'entre tous, qu'elle décrivit sans s'en douter un instant comme
un solennel cornichon. Sa mère, la meilleure des mères,
dont elle dressa un portrait de bobonne ahurie et bêlante dans l'ombre
de son mari. Puisqu'elle avait la parole, elle leur tira à bout
portant plusieurs salves de lieux communs bien sentis assaisonnés
d'idées reçues de bon aloi. Marie était lisse, sans
aspérités. Fade, de la fadeur des gens niaisement heureux.
Calme, du calme de ceux qui laissent la tempête battre d'autres
rivages que les leurs. Impudique, de l'impudeur de ceux qui dorment sur
leurs deux oreilles. Les jours succédèrent aux jours et les semaines aux semaines. A présent, au "Lys dans la Vallée" qui voyait François apercevait rarement Joseph à ses côtés. Leurs contacts se limitaient à quelques coups de fil souvent donnés par François. Joseph était si plein de Marie qu'il ne voulait plus savoir que le monde continuait de tourner. Cependant,
tout passe, tout lasse. Lorsque Joseph fut à marée basse,
c'est-à-dire quand l'écume des premières lames de
la passion se fut déposée sur la plage, il aspira à
retrouver un paysage familier. Le golf lui manquait, "le Lys dans
la Vallée" lui manquait
François lui manquait. Il aborda subtilement le sujet en parlant à Marie de l'éthique de ce beau sport. Il dit : respect des autres, maîtrise de soi, loyauté, générosité, tolérance, élégance. Il lui raconta des morceaux de bravoure sans pareil, des anecdotes désopilantes. Marie fut conquise une deuxième fois. Joseph n'en attendait pas moins. Il lui avoua qu'il serait le plus heureux des hommes si elle voulait bien apprendre à jouer au golf. Elle y souscrivit aussitôt. Elle le prouva
en lui téléphonant, peu de temps après, pour lui
suggérer un dîner en ville ce soir là. Elle eut un
petit rire mutin en lui promettant une bonne surprise. Il alla la chercher
chez elle. Elle lui ouvrit la porte vêtue de pied en cap de la plus
époustouflante tenue de golf qu'il ait jamais vue. Ce petit
incident mineur oublié, l'initiation commença. Après
avoir poussé les meubles le long des murs, il l'entraîna
au swing au milieu de son salon. Ce fut une période délicieuse.
Ils inventèrent avant l'heure la fameuse scène du film "Ghost",
sans la terre glaise et sans le tour de potier, juste avec un vieux club
et de vieilles balles. Il l'enlaçait pour corriger sa position,
lui montrer le bon mouvement, lui insuffler l'élan à donner
à son corps. Elle fondait dans ses bras. Combien de balles perdues
ne le furent pas pour tout le monde ! A l'heure
dite, il attendait leur arrivée dans le club-house en sirotant
négligemment une bière. A travers la baie vitrée,
il les vit sortir du parking. Il faisait très beau, le soleil donnait
un relief impressionnant au chatoyant costume de Marie. Au premier
essai de drive de Marie, François sifflotait doucement "J'fais
des trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous". C'était
très réducteur par rapport aux monstrueux divots qu'elle
arrachait en ratant sa balle quatre fois sur cinq. Avec toute
la malignité dont il était capable, François continua
à assurer l'ambiance musicale de la partie pour un Joseph éperdu
et une Marie parfaitement imperméable à tout. Le bon nounours virait au grizzly. Il tripotait de plus en plus souvent sa bague fétiche, serrait de plus en plus des mâchoires carnassières. On était
entre le huitième et le neuvième trou. Joseph, dont les
réflexes baissaient beaucoup, avait gravement enlisé sa
balle dans un bunker. En temps normal il aurait pu s'en sortir. Son cri de douleur fut suivi d'un tonitruant " Pauvre gourde, va !" si véridique que l'insulte tenait plus à la sincérité du ton qu'à la grossièreté des mots. Marie plongea aussitôt dans un désespoir bruyant arrosé de larmes scintillantes auxquelles le plantigrade déchaîné resta insensible. Sans transition il s'empara de son chariot et le balança de toutes ses forces dans la mare pour épuiser un regain de colère. Ils virent flotter quelques instants les clubs avant que le tout ne s'enfonce dans les profondeurs glauques de l'eau. Il n'eût
pas fallu que François, hilare, entonne au même moment "la
Maman des poissons, elle est bien gentiii-lle !" Il lui décocha un formidable uppercut qui le cisailla net, et l'envoya reposer les bras en croix sur le frais gazon. Puis tournant le dos au carnage, Joseph s'enfuit à grands pas rageurs. Marie le suivait en sanglotant. Vienne l'amour,
sonne l'heure
© Catherine |
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