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Je
m'appelle Etienne Tigrebois, et je suis golfeur professionnel. Oh, je
sais ce que vous allez penser, mais non, rien à voir avec l'illustre champion.
Mon parcours s'éternise sur le Challenge Tour, et cela fait sept années
consécutives que la porte des grands circuits se refuse à moi. Bien entendu,
cela m'affecte beaucoup psychologiquement, bien que financièrement, étant
rentier, je puisse me satisfaire d'une carrière médiocre. Mais l'objectif
est tout autre : accéder à la gloire, même provisoire, de jouer aux côtés
des plus grands…
La
saison recommence, et déjà l'impatience me saisit chroniquement, de retrouver
d'autres obscurs comme moi, et de partager avec eux la fièvre et l'espoir
des compétitions. Pouvoir encore voir s'entrouvrir la porte des grands
circuits professionnels… Cette année, je le sens, je suis prêt. C'est
mon tour. Les postulants sont nombreux, mais je suis préparé comme jamais.
Le mental. J'ai travaillé le mental, et rien ni personne ne pourra perturber
ma concentration. Tenez, par exemple, tous les joueurs font souvent, nonchalamment,
sans s'appliquer plus que nécessaire, et sans penser à rien, un swing
parfait dans leur jardin, quel que soit le club choisi, et bien c'est
comme cela qu'il faut jouer. Tout le monde sait le faire. Ce qu'il faut
après, c'est ne faire que ça pendant la compétition. Relax, sans penser
à rien d'autre qu'à cette balle provocante et si souvent désobéissante…
Non, non, là je recommence ! Ne pas développer de sentiments de contrariété
vis à vis de la balle qui n'y est pour rien. C'est la base. Gentille,
la baballe. Ne penser qu'au bruit, " Frrrouitch ! " du club qui passe
sur le sol au moment de l'impact. Tiens, là, vous voyez, je suis prêt.
Nous
y voilà. Golf Club d'Atimaono. Belle allée. On aperçoit au fonds le clubhouse,
sorte de grand chapiteau, le practice, et le putting green, sur lesquels
s'échauffent déjà les concurrents pour le premier des quatre jours de
l'épreuve. Un grand beau temps s'annonce déjà dans la fraîcheur matinale,
et je sens la bonne humeur m'emplir peu à peu. Tout va bien, je suis serein.
Voiture garée, je me présente au starter qui me remet mon tee-time : 8
heures 30. C'est une bonne heure. Je partagerai la partie avec deux inconnus,
prénommés Willy et Kirianu. Parfait. Un petit café, un petit déjeuner,
un seau de balle et un peu de putting green, pour se détendre, et en avant
les enfants, ce sera parti pour 18 trous. En buvant mon café, j'entends
déjà résonner dans ma tête Le Bruit. Frrrouitch ! Parfait. Ne pas le perdre.
Il faut le reproduire toute la journée. L'échauffement se passe bien,
et mon swing gagne en puissance petit à petit. C'est bon pour le swing.
Au putting green, relâché et détendu, j'enquille de beaux putts, et préfère
ne pas insister, de peur de gâcher mes bonnes dispositions. Je décide
alors de rejoindre le tee de départ, et d'observer mes adversaires en
attendant mon heure. Frrrouitch ! Bien passer le transfert du pied arrière
sur le pied avant. Encore deux équipes avant la nôtre. L'un des joueurs
fait un hors limite à gauche, qui lui arrache un juron épouvantable. Je
peux comprendre, mais quand même ! Je m'efforce de ne pas regarder son
swing, qui vaut bien son juron.
"
Tigrebois, Blois, Temaille ! " appelle haut et clair le starter, une fois
nos prédécesseurs hors d'atteinte.
C'est
à nous. Je m'avance pour me présenter, ce qui est inutile, ma persévérance
à rester sur le Challenge Tour m'ayant valu une certaine notoriété. Frrrouitch
! Le Bruit est toujours là. Je balaye du regard l'assemblée, cherchant
à deviner mes adversaires, mais aucune des personnes présentes n'a bougé.
" Blois, Temaille ! renchérit le starter…Ah, les voilà. On est pas pressé,
dites donc !
Mes deux adversaires arrivent tranquillement du putting green, et le starter
leur remet leur carte, comme il l'a déjà fait avec moi. Je me présente
à eux, n'obtenant pour toute réponse qu'un haussement de sourcils accompagné
d'un " J'our ! " de Willy Temaille, et une main tendue sans un mot ni
sourire de Kirianu Blois. La surprise m'empêche d'en être contrarié :
Willy doit bien approcher la cinquantaine, et ne pas s'encombrer d'une
quelconque surveillance de sa santé, vu son embonpoint. Quant à Kirianu,
il doit à peine avoir dix-huit ans, et semble encore chétif pour se frotter
à des professionnels…
Nous montons sur le départ, et, ayant l'honneur, je plante mon tee, bien
haut, ferme les yeux un court instant pour me concentrer, Frrrouitch
! ah, voilà. Je prends mon alignement, reste quelques secondes immobile
à l'adresse, provoquant le silence respectueux des spectateurs… et c'est
parti !
Mon drive est puissant et droit, en léger draw, épousant parfaitement
la ligne du fairway. Applaudissements des connaisseurs. Mais c'était facile,
j'avais mon Frrouitch ! en tête. Willy exécute un coup surprenant,
avec un back swing étonnamment court, une accélération violente à la descente,
et un finish aussi court que le back swing. Sa balle s'élève, suivant
une trajectoire rectiligne, et atterrit à hauteur de ma balle, un peu
plus à droite. Joli coup, pour un vieux, ne puis-je m'empêcher de penser.
Kirianu, qui jusque là était resté planté en direction du fairway, sans
même regarder nos gestes, se met alors à l'adresse. Son expression n'a
pas changé une seule seconde depuis notre poignée de main. Un vrai robot.
Son swing est exemplaire, sa balle parfaite, et son finish d'une souplesse
incroyable. J'ai même l'impression qu'il n'a pas forcé du tout… Pourtant
il nous overdrive facilement Willy et moi. Il remet, sans la moindre expression,
son driver dans son sac, et marche en direction de sa balle. Nous l'imitons,
chacun de nous trois maintenant plongé dans ses réflexions. Penser au
second coup. Frrrouitch ! Bien passer les poignets, soigner son transfert,
puis son finish, Frrrouitch ! Frrrouitch ! Frrrouitch !
Tous
les trois avons finalement réalisé un birdie sur le premier trou. Et les
suivants défilent, sans que nous nous parlions. Willy ne peut s'empêcher,
tout comme moi, de quêter par moment quelque sourire ou regard approbateur,
à l'occasion d'un joli coup, ou d'un long put, tandis que de son côté,
comme presque étranger à la partie, Kirianu reste le regard absent, perdu
dans une concentration, qui, je trouve, frise le ridicule.
Au départ du quatorzième trou, le score de Willy est honorablement à 1
sous le par, celui de Kirianu et le mien, à égalité à moins 3. Le quatorze
est un long par 3, en descente, bordé à gauche d'un hors limite piégeur,
et à droite d'une pièce d'eau vers laquelle converge la pente naturelle
du terrain. Autant dire qu'il vaut mieux toucher le green du premier coup,
si l'on veut éviter les ennuis. D'autant que le green est protégé de trois
bunkers frontaux, espacés de quelques petits mètres.
Ayant l'honneur, et arborant toujours son masque de marbre, Kirianu prend
son temps, jugeant des yeux la distance à parcourir, puis se met à l'adresse.
Après un back swing parfait, un léger et malencontreux coup d'épaule exagère
son draw naturel, et je vois avec stupeur sa balle effectuer une courbe
fatale en direction du hors limite de gauche. Sans ciller d'un poil, le
jeune homme observe sa balle disparaître dans les taillis épineux, et
imperturbable, revient vers son sac choisir une autre balle en attendant
son tour. Occupé à guetter la moindre réaction chez mon adversaire dont
le comportement me fascine, j'en oublie mon Frrrouitch ! Je me
mets à l'adresse et frôle la catastrophe, ma balle frappée en fade est
sauvée par une brise soutenue venant de la droite, qui la ramène, et elle
finit sa course dans le bunker, à une quinzaine de mètres du drapeau.
Idiot que je suis ! Manquer de maturité à ce point ! Occupe-toi de ton
jeu, malheureux ! Concentre-toi sur ta partie, ta balle ! Peu à peu je
me calme, tandis que Willy atteint du premier coup le green, au terme
d'un magnifique fade. Kirianu s'avance alors tranquillement vers le départ,
l'air serein, aucunement énervé comme j'aurais pu l'être à sa place avec
deux points de pénalité. Il fait quelques coups d'essai, puis se place
à l'adresse, et frappe un puissant fer 6 avec un swing parfait. La balle
s'envole alors comme une fusée, suivant une trajectoire droite et très
haute. Je ne la quitte pas des yeux, car assurément, c'est une balle magnifique.
Après un vol qui semble ne jamais vouloir s'arrêter, sa balle retombe…
un mètre après le trou, rebondit en avant… et recule lentement, entraînée
par en effet retro prévisible. Elle vient caresser le bord du trou, fait
mine de s'arrêter, et tombe dedans ! J'explose d'excitation suite à cet
exploit, que je gratifie d'un " bravo ! " sonore, et que je salue en levant
ma casquette. Willy sourit aussi, ravi d'avoir assisté à un si beau sauvetage
de par. Mais déjà Kirianu avance vers le green, sans avoir manifesté la
moindre satisfaction après son trou-en-un. Je réalise alors que je suis
en train de perdre ma concentration, et tente de retrouver mon Frrrouitch
! Penser au second coup. Frrrouitch ! Bien passer les poignets,
soigner son transfert, puis son finish, Frrrouitch ! Frrrouitch ! Frrrouitch
! Je sors ma balle du bunker de façon satisfaisante, et rentre le
par. Willy réussit son birdie, et nous sommes repartis pour la suite.
Les quatre derniers trous se passent sans faits notables, et nous terminons
la première journée aux scores suivants : Willy : - 2 ; Kirianu et moi-même
: - 5. Ce qui place le jeune inexpressif et moi en tête de la compétition.
Je savais que viendrait mon heure. Kirianu sors de son mutisme en même
temps que du green du 18, pour un " merci pour cette partie, messieurs.
Et si nous prenions un verre au club house ? " qui surprend après son
comportement tout au long de la journée. Mais bon, pourquoi pas ? Devant
un Coca-cola pour Kirianu, un whisky pour Willy et une chope de bière
pour moi, l'étonnant garçon évoque maintenant avec un plaisir non dissimulé
son coup du quatorzième trou. Mais après avoir bavardé quelques minutes,
il consulte sa montre, et nous indique qu'il est temps pour lui de rentrer.
" À demain Etienne, compte tenu de nos scores, je pense que nous jouerons
ensemble encore ; à bientôt Willy, et bonne chance pour la suite " .
Le
lendemain, je suis sur le parcours de bonne heure, pour mieux me concentrer.
Et puis, j'aime bien sentir l'odeur de l'herbe fraîchement coupée. Je
peux presque imaginer le passage des lames de la tondeuse coupant les
brins d'une courbe sèche. Croutch ! Croutch ! Croutch ! Un peu comme le
ferait sur une plus petite surface, un fer 7 impeccablement frappé. Frrrouitch
! Frrrouitch ! Frrrouitch ! Ca y est, je me sens prêt pour la journée.
Un peu d'échauffement, genoux-bassin-transfert-épaules-poignet-finish,
et je serai au top niveau pour scorer.
Notre
équipe est la première à partir. Je ne peux m'empêcher de contempler par
moment le jeune Kirianu, si concentré et tellement peu sociable. Notre
troisième partenaire est un longiligne oriental, Alek Chapazoff. Un peu
flegmatique, et aussi âgé que moi. Il a également marqué le même score
que nous sur la première journée. Pendant toute la partie, alors que Chapazoff
commet l'irréparable sur le trou n°10, Kirianu et moi bataillons ferme
pour prendre l'avantage, mais sans succès. Une pointe de jalousie m'étreint
soudain, à la vue du talent de ce golfeur si jeune, qui a encore toute
sa carrière devant lui, et je dois me faire violence pour rester concentrer.
Le Bruit, le Bruit… Frrrouitch ! Ah, le voilà. Mais je me surprends
par moment à jouer sans m'être préparé, et à réaliser que je pensais tout
à fait à autre chose qu'à la frappe, qu'au Bruit. Heureusement, ces petits
égarements n'ont pas eu de conséquences fâcheuses jusqu'à présent.
Au dix-huitième et dernier trou, alors que j'ai probablement raté une
occasion incroyable de distancer l'impassible gamin, je doit faire trois
puts pour terminer le trou, et au terme de la deuxième journée, nous sommes
encore à égalité. Quant à Chapazoff, pris d'une crise subite de " quick-hook
", il a rejoint le ventre mou du classement, duquel je m'extrais pour
la première fois en 7 ans de persévérance. Kirianu et moi avons réalisé
l'exploit de devancer le plus proche concurrent de 9 points, sur seulement
36 trous… Il semble évident maintenant que l'un de nous devrait pouvoir
arracher la première place de cette compétition, et du même coup, entrer
sur les grands circuits professionnels. Un frisson de fierté me secoue,
et je m'imagine déjà soulever les applaudissements d'une foule qui se
déplace à mon rythme pour suivre mon parcours. Oui, le grand jour est
arrivé.
Au
club house, plusieurs joueurs qui comme moi évoluent sur le challenge
tour depuis plusieurs années viennent me féliciter. Faussement modeste,
j'accepte leur tournée pour raconter ma partie. " mais attendez un peu,
attendez, il reste encore deux jours… "
Le
lendemain, porté par une confiance irresponsable, je tente et réussi les
coups les plus incroyables. Je ne pense même plus à mon score, mais à
épater mes partenaires. La chance il est vrai, me sourit un peu, car trois
de mes approches sont rentrées directement. J'ai renoncé à partager mes
émotions avec Kirianu, qui reste de marbre. Inexpressif. Son jeu est excellent,
mais ne peut égaler le mien. Je mène d'un point, et ma confiance est inébranlable.
Finie la pression destructrice. Plus besoin du bruit, plus de Frrrouit
! plus de coups d'essai. Je possède le golf, je suis le golf. Bien
sûr, il m'arrive de faire une balle moyenne, mais aussitôt un coup d'une
audace insolente vient rattraper l'erreur, et fortifier mon ego. Regardez-moi,
je suis Etienne Tigrebois ! Tremblez, messieurs des grands circuits, j'arrive
! A peine une dizaine de spectateurs - je ne suis encore que sur le Challenge
Tour - suit mes exploits, et je suis galvanisé par leurs chuchotements
admiratifs : " 230 mètres jusqu'au green ? Tu vas voir, Tigrebois va te
la déposer au drapeau, la balle…un bon bois 3, et hop, comme ça, tout
en douceur ! ". Et c'est exactement ce que je fais. Je puise mes ressources
dans les regards subjugués des quelques privilégiés qui me regardent.
C'est mon jour. Rien ni personne ne m'arrêtera. Je suis le meilleur. Tout
le monde le voit, tout le monde le sait. Sauf peut-être le demi comateux
qui s'acharne à rivaliser avec ma grandeur. A la fin du troisième jour,
je suis à 13 sous le par, trois points devant Kirianu, et loin, très loin
devant les autres joueurs. Kirianu, lui, semble indifférent au score.
Il est parti du golf dès la fin de la partie. Sans doute est-il dépité,
et a compris. Il a trouvé son maître !
Quatrième
et dernière journée. Une dernière ligne droite, et j'y suis. Nous sommes
dimanche, et ce soir, j'entrerai dans l'histoire du golf. Oh, pas forcément
pour y briller, je sais bien, mais j'en ferai partie. Les journaux, les
télés, les commentaires amicaux de mes égaux… la grande vie, quoi. Trois
points d'avance sur Kirianu. Rien ne peut m'arriver. Et de toute façon,
il est trop jeune pour aller sur le circuit des " vrais pros ". D'ailleurs,
mon avis, à moi qui y ai déjà un pied, c'est qu'une année supplémentaire
d'entraînement ne peut que lui faire du bien, et le rendre plus décontracté,
plus sociable. Il faut savoir être démonstratif, pour aller faire la une
des magazines !
Avant
de monter sur le départ - et entrer dans l'histoire - je serre encore
quelques poignées de main pour saluer les autres joueurs, et réalise que
c'est sans doute la dernière fois que je joue avec eux. Mais c'est la
vie. Le temps sépare le bon grain de l'ivraie. Je mérite ma place, c'est
mon tour, c'est mon grand jour.
La
partie commence, mais j'ai la tête pleine de projets, de rêve, et mes
coups s'enchaînent avec une facilité qui me surprend. Cependant, ce n'est
pas aussi bien que la veille. Il me semble que mes régulations sont moins
nombreuses, et surtout, que mon impact dans la balle n'est pas aussi bon.
Je suis moins précis, c'est sûr. Et tandis que je constate une légère
dégradation de mon jeu, Kirianu, toujours revêtu du même masque inerte,
sans faire de bruit, prend des risques contrôlés. Il attaque dur, même,
et s'il n'en laisse rien paraître, rêve sans doute de me ravir une victoire
qui m'appartient déjà… Tiens, à propos, et puisque nous sommes sur le
quinzième trou, je lève les yeux sur l'homme-sandwich qui arbore les scores
: Tigrebois : - 15 ; Blois : -14. Le ciel me tombe sur la tête. Il est
revenu à un point de moi, et il reste encore trois trous à jouer. Il n'oserait
pas ? Bien sûr que si, il va essayer. Il a déjà remonté deux points, et
n'a rien à perdre … Non, non, il ne faut pas paniquer, je mène encore,
il me suffit de ne pas craquer, et finir calmement ce parcours, et c'est
gagné. Mais s'il attaque, et qu'il fait des birdies ? Il peut décrocher
le play-off, voire pire, me voler la victoire…Il faut que je me ressaisisse.
La partie n'est pas finie. Je vais le surveiller maintenant.
Trou
n° 16 : Tigrebois : par ; Blois, par. Ouf, un de plus. J'ai failli rater
mon deuxième put. Il faut dire que mon approche était relativement approximative,
j'ai un peu topé la balle. Imagine que je recommence ? ?
Le
dix-septième trou est un petit par trois que je vais attaquer avec un
fer 5. Mais d'abord, c'est à lui de jouer. Forcément, il a l'honneur.
Le dernier trou gagné, c'était le sien. Je le regarde se mettre à l'adresse,
et exécuter un swing parfait. Sa balle monte très haut…green. Quelle classe.
Evidemment, bien meilleur que moi. Mais qu'est-que tu racontes ? Tu
es meilleur que lui non ? Tu mènes au score, non ? C'est vrai. Mais
ce swing… et le mien, où est-il, mon bruit ? Je réalise avec horreur que
je joue depuis deux jours, certes décontracté, mais sans aucune concentration.
J'ai perdu mon swing. Où est mon Bruit ? Reviens ! Je monte au départ,
et fais quelques gestes maladroits. Frrrouitch ! ! Ah ! le revoilà.
Je jette un œil sur Kirianu, qui attend. Il a l'air confiant et… Mais
non, ça y est tu recommences ! Ton jeu, ta balle, ta partie. Frrrouitch
! ! ton transfert. Frrrouitch ! ! ton finish. Bon. Ça va mieux. Je
lève mon club dans un lent backswing, et revient bien… je frappe. Le coup
est joli, très joli, même, et pitch sur le green. Je me retourne vers
nos admirateurs, et lève une main qui veut dire " Hé, oui, vous en doutiez
? ".
Nous finissons tous les deux en birdie, sous les applaudissements. Si
je fais birdie au dix-huit, il lui sera impossible de me remonter. Le
dix-huit n'est pas un trou à eagle. Il le sait sans doute aussi, mais
rien ne transparaît de ce qu'il pense. Je cherche en vain dans son regard
une lueur de résignation, un signe d'impuissance, mais non. Il est toujours
aussi calme, serein, et cela m'irrite. Quoi, il ne voit pas que je vais
gagner ? Comme s'il avait une chance ? Ton swing, ton jeu ta balle,
tu t'occuperas de lui après, nom de Dieu !
Sur ce long par 5, rien ne sert de s'exciter. Il est très difficile d'atteindre
le green en deux coups, sauf au prix de risques inconsidérés. Et… Kirianu
n'attaque pas ! Il est fini ! Je n'ai plus qu'à jouer la sécurité, maintenant.
Frrouitch ! Mon drive résonne dans mes oreilles. C'est un beau
drive, un drive de vainqueur. Un drive de vrai professionnel. Qui n'a
plus rien à faire sur le Challenge Tour. Kirianu arrive le premier à sa
balle. C'est à lui de jouer, son premier coup étant plus court que le
mien. Il prend son temps, et son bois 3. Un coup d'essai. Il reste quelques
secondes face à l'objectif, puis revient à l'adresse, et calmement, frappe
sa balle. Frrouitch ! ! Tiens, joli coup, mon petit, mais c'est
trop tard ! Je vais jouer la sécurité. Je prend mon fer 4 qui devrait
me suffire à arriver à sa hauteur. Frrrouitch ! Frrrouitch ! Frrrouitch
! genoux-bassin-transfert-épaules-poignet-finish, et c'est tout. Ne
penser à rien d'autre qu'à ma balle, qu'à mon swing, et le Bruit. Mon
coup est correct sans éclat, mais le but recherché est bien là. Sa balle
et la mienne sont côte à côte, à 90 mètres du drapeau. Un petit pitch
chacun, un petit put, on se serre la main, et c'est fini, il devra allumer
son poste de télévision pour me revoir. Si cela se passe bien.
Sans
jeter un œil sur moi, il saisit son pitch, jauge un instant la distance
à parcourir, respire profondément, et frappe, en demi swing. Bon toucher
de balle, mais il a un peu embarqué ses épaules, et la balle part un peu
sur la gauche. La balle tombe sur le green, mais à huit mètres du trou.
Pas très précis tout ça. La victoire est à moi. Je prends à mon tour mon
wedge, et me dirige vers ma balle. Je me retourne vers lui. C'est la première
fois qu'il me regarde. Il me fixe même. Son regard n'est plus inexpressif,
et semble dire : " T'as une option pour gagner, mon pote, ne la gâche
pas. "
Je calcule rapidement. Il est en trois sur le green avec un put difficile.
Il va probablement faire le par. Moi, je vais tirer mon troisième. Il
n'est pas possible que je perde. Je vais à ma balle, me place à l'adresse,
lève mon club, et … Frrrootch ! Je reste stupéfait. Frrrootch
? Et oui, idiot, tu ne t'es pas appliqué, tu t'es précipité, sans même
un coup d'essai ! Mon club a heurté la terre avant de toucher la balle.
Je l'ai topée. Comme un débutant. Ma balle, cette foutue conne, n'est
même pas sur le green ! Elle a roulé sur cinquante mètre, et s'est immobilisée
à 40 mètres du but. Je tente de me calmer. Une approche au drapeau, un
put, et c'est égalité sur le trou, sauf qu'au score, je mène de 1 point.
Je vais gagner. Qui peut rivaliser avec moi ? La confiance revient. Je
m'approche de ma balle. Frrrouitch ! C'est ça, un petit coup. Tout
en douceur… que j'exécute à la perfection. Ma balle retombe mollement
sur le green, à un mètre cinquante du trou. Cette fois, c'est dans la
poche.
Je vais marquer ma balle pour le laisser jouer. Ça va mieux. Je savais
que je gagnerais, mais quand même, il m'a fait peur, le gamin. Kirianu
étudie longuement les pentes du green, prend ses repères, et se met à
l'adresse. Immobile pendant une dizaine de secondes, il frappe sa balle,
qui roule lentement, en se rapprochant du trou. 7 mètres , 6, 5,4, 3…
elle semble ne jamais vouloir s'arrêter. 2 mètres, 1, haha ! je la vois
ralentir. Cinquante centimètres, trente, vingt, dix, elle va s'immobiliser…
non elle avance encore un peu… et vient mourir sur le bord, à un millimètre
du trou… Je lève le yeux au ciel poussant un gros soupir de soulagement.
J'ai gagné.
Plop-plop !
Le bruit résonne à mes oreilles. Pas possible. Je baisse les yeux, et
ne vois plus sa balle. Elle a fait plop-plop. Ce petit bruit tant
désiré par tous les golfeurs du monde. Elle est tombée dans le trou. La
terre se dérobe sous mes pieds. Il vient de faire le birdie. Je n'ai pas
gagné. C'est la fin de tout. C'est pire que cela. Si je rentre mon put,
je peux arracher le play-off, et on repart à égalité. Si. Je cherche des
yeux Kirianu. Il n'est plus du tout inexpressif, maintenant. Il me regarde.
Je vois un instant du blanc entre ses lèvres. Il m'a souri. Je suis sûr
qu'il m'a souri. Un sourire qui veut dire : " À toi, maintenant ". Et
si je rate mon put ? Il gagne la partie, et brise tous mes rêves de gloire….
Concentre-toi, me hurle une petite voix au fond de moi. Oui, oui,
un put de un mètre cinquante, c'est pas la mort, c'est même facile. Je
transpire à grosses gouttes. Tout ce travail pour me faire coiffer sur
le poteau par un gamin insolent ? J'enrage.
Je pose ma balle, en me disant que j'en ai rentré des centaines, des puts
comme celui-là. Tranquille. A l'adresse, je me prépare à expédier la balle
dans le trou, quand soudain, je fais volte face pour fixer Kirianu. Il
me regarde, je suis sûr qu'il me regarde. Je sens ses yeux sur mon dos,
sur mon putter, sur ma balle. Je le sens espérer que je rate. Et pourtant,
il reste là sans bouger. Mais je crois deviner dans ses yeux une lueur
d'espoir, une lueur de défi. Alors il me fixe, et un imperceptible sourire
se dessine sur ses lèvres. Il croit que je vais rater. Je suis sûr qu'il
croit que je vais rater. Je me remets à l'adresse, regarde une dernière
fois l'ultime objectif, vue brouillée par les gouttes de sueur qui perlent
sur mon front, et frappe la balle en direction du trou. Dieu qu'il est
petit ce trou. Ma balle tourne consciencieusement autour, exécutant une
magnifique virgule, pied de nez fatal à mon destin légendaire. J'ai raté
un put de un mètre cinquante. Un coup basique qui m'aurait permis d'accéder
au paradis. Je suis consterné, prostré. Je me relève pourtant et d'une
pichenette avec mon putter, j'enquille mon bogey.
Kirianu,
sans exprimer de joie excessive - mais je peux lire sur son visage celle
qu'aurait dû être la mienne - s'avance pour me serrer la main. " Mais
qu'est-ce qui s'est passé ? Tu avais partie gagnée.. ". Et en plus, il
a l'air désolé pour moi, et sincère.
Je ne sais que répondre. Alors je le félicite. Je tiens aussi à lui glisser
" quelle concentration, quand même, on a presque l'impression que tu t'ennuies
sur le parcours ?"
Alors, il me fixe bien droit dans les yeux, et me répond : " On ne progresse
pas sans garder sa concentration. Les exclamations de joies, les manifestations
bruyantes, les danses du birdie et toutes ces conneries, on peut se le
permettre quand on est déjà parmi les meilleurs, sur le grand circuit.
Pour satisfaire le public, les sponsors, les médias, tout en se faisant
plaisir. Mais tant qu'on n'y est pas, il faut travailler, travailler,
et surtout, ne pas se laisser déconcentrer au cours de la partie ! Le
" golf Hollywood ", c'est pas encore pour nous. Enfin, pas pour ceux du
Challenge Tour ".
Voilà . J'ai laissé passé ma chance, et je viens de prendre une leçon
de golf, plus la morale qui va avec, par un gamin de dix-huit ans.
Et pourtant, c'était mon jour.
©
Antoine Venot
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