Méfiez-vous des arbres... (nouvelle)

© Antoine Venot
leglofeur@mail.pf

Une troisième nouvelle d'Antoine, dans laquelle on vérifiera une nouvelle fois qu'il convient en toutes circonstances, de se garder des apparences !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Golf du Hêtre Rouge tient son nom d'un arbre centenaire autour duquel s'est construit le parcours. En fait, c'est au milieu du seizième trou que se dresse l'imposant feuillu, juste sur le fairway. Et il ne fait aucun doute que de nombreuses parties sont venues se ruiner sur cet obstacle naturel, que ce soit à cause de ses racines tentaculaires, ou de ses branches aux ramifications interminables.
Mais personne n'a jamais songé à supprimer le gênant végétal, sauf en prière secrète et silencieuse de golfeur dépité, cela va de soi. Au contraire, il était devenu une sorte d'institution, la fierté des membres, en quelque sorte.
Je crois que je l'ai toujours aimé, cet arbre. J'admire encore à chaque partie son air majestueux, autoritaire, provocateur, tantôt inquiétant pendant l'hiver, avec ses branches nues aux allures de griffes menaçantes, tantôt vêtu de son habit de fête, au printemps ou en automne.
On raconte des tas d'histoires sur le vieux hêtre. La plupart sont des fictions, qui sont depuis entrées dans une vague légende que l'on sert aux touristes. Mais celle que je vais vous raconter aujourd'hui est bien réelle, et chacun est libre de me croire ou non, mais tout ce qui suit est vrai. Je le sais, parce que je l'ai vécu.

A l'époque des faits, il m'arrivait de jouer avec un pharmacien, David Ledoux. Je ne l'appréciais pas plus que cela, mais il était le seul à pouvoir partager avec moi les parties du lundi après-midi. Mes autres amis, eux, étaient condamnés à assurer un métier à plein temps pour gagner leur vie.
Tout a commencé, je pense, lors de notre première rencontre, un 25 juin, il y a dix ans. David était un golfeur extraverti, qui avait besoin de faire remarquer ses jolis coups, et jurait copieusement lorsque son swing le trahissait. Parfois même il accompagnait ses jurons d'une gestuelle expressive : jet de club, renversement de son sac, voire coups de pied dessus… Bref autant de manifestations condamnables pour un golfeur, mais dont je n'osais rire qu'après la partie, devant un verre, quand lui aussi, avec le recul, s'en amusait.
Notre première partie, donc, se déroulait à peu près normalement, et tous deux jouions convenablement, c'est à dire comme le supposait nos handicaps respectifs : lui 12, et moi, 15. Comme nous arrivions au départ du 16, il me fit remarquer que nous étions à égalité, avant de monter sur le départ. A deux cents mètres de lui, en direction exacte du drapeau, se dressait le hêtre. " Le coup idéal, me dit-il, c'est de dépasser l'arbre légèrement sur la gauche. La balle doit tomber avant l'arbre, et rouler devant. De préférence à gauche, ce qui ouvre l'accès au green entre les bunkers, pour un deuxième coup au fer 5. " J'opinai du chef, réservant ainsi le plus poliment du monde un accueil respectueux à son conseil doctoral. Sa balle ne suivit malheureusement pas les consignes de son auteur. Topée, elle fila en direction du hêtre, et ne parcourut que 150 mètres, laissant l'obstacle présent, plus impressionnant encore. Pour ma part, mon slice naturel me servit - pour une fois - et permit à ma balle de se dégager de l'obstacle vers la droite, me permettant d'attaquer le green au deuxième coup.
Sans un mot, David arriva à sa balle, et sembla réfléchir à la meilleure stratégie. Enfin, il se tourna vers moi, et affirma, sur un ton faussement assuré : " Après tout, un arbre, c'est 90% d'air, non ? ". Et il se mit en tête de passer au travers. Dans cette optique, le coup fut parfait. Puissant, droit, en direction du green… la balle fusa, disparut dans les feuillages, mais soudain, un " Toc ! " retentissant se fit entendre, et nous vîmes la balle revenir vers nous, et choir au pied du hêtre. David poussa un juron, et, arrivé près de l'arbre, lui donna un violent coup de pied, prenant un malin plaisir à érafler l'écorce à l'aide de sa chaussure cloutée...
Tandis que mon partenaire droppait sa balle et jouait rapidement, visiblement pressé d'en finir avec ce maudit trou, je fis mine de ne pas remarquer ses mouvements d'humeur, et vint à côté du tronc pour constater la cicatrice laissée par le coup de pied. Je me souviens d'avoir pensé " Le petit salopard ! Aucun respect pour la nature…" Je vis alors une liane de lierre qui grimpait déjà le long du hêtre, de l'épaisseur d'un stylo-bille. Je ne pus m'empêcher de l'arracher jusqu'à la racine, en maudissant le jardinier et sa fainéantise. Si personne n'en prend soin, de cet arbre, il va finir par crever ! Nous finîmes le trou, puis la partie que je remportai sans gloire ni trompette. Au club, David, beau joueur, porta un toast au " Vieux Rouge " qui lui avait encore une fois saboté sa partie, provoquant les rires des joueurs présents.

Les parties du lundi se succédèrent, et à chaque fois, que ce soit au drive du 16ème trou ou au deuxième coup, David se heurtait à l'arbre centenaire, souvent dans les branches, quelquefois sur le tronc. Ses réactions étaient variables : violentes et rageuses, ou désabusées et impuissantes. Il frappait avec force le tronc à l'aide de ses clubs, en passant à côté, mais au fil des parties, ces mouvements d'humeur perdaient de leur vigueur, et devenaient un rituel comique dont il s'acquittait comme d'une vieille habitude. Un jour, de dépit, mais après avoir vérifié que personne hormis moi ne pouvait le voir, il alla jusqu'à uriner sur le tronc.
En quelques semaines, le comportement de David avait évolué : invariablement, je le voyais perdre sa fragile concentration tandis que nous approchions du 16, et la tension montait progressivement en lui, se manifestant par des petits gestes nerveux et saccadés, et de furtifs coups d'œil vers le hêtre, dont on distinguait le sommet depuis tout le parcours. Et arrivé sur le trou fatidique, il perdait tous ses moyens, et, comme hypnotisé, envoyait systématiquement sa balle vers l'arbre. Bref, il ruinait ses parties, qui de toute façon n'avaient plus rien de correct.

Le 3 septembre, alors que nous jouions tranquillement, et que je constatais avec amusement l'anxiété gagner mon partenaire à l'approche du 16, un fait nouveau se produisit. Un fois n'est pas coutume, David fit le drive de sa vie, et sa balle, roulant allègrement après un draw parfait, dépassa le hêtre rouge par la gauche. La balle parfaite. Il me regarda, interdit, puis exulta de joie, bondissant sur place, comme s'il avait brisé un sortilège, vaincu un dragon ou je ne sais quoi encore. J'en étais presque heureux pour lui, et rangeai ma pitié condescendante pour une prochaine fois. Après avoir frappé à mon tour ma balle, pas mal non plus, nous marchâmes de concert vers l'arbre, nous préparant chacun mentalement à l'attaque du green. Lui avait regagné de sa superbe, et avançait d'un pas alerte, le menton haut, ses cheveux blonds fouettés par un vent soutenu qui s'était levé, et moi consterné de voir se compliquer mes chances de gagner la partie.
Et soudain, au moment où nous passions sous la frondaison du Vieux Rouge, une rafale de vent fit pencher l'une des branches longues et souples, qui vint griffer sèchement le visage de David. Une belle éraflure pourpre se révéla en un instant sur sa joue. Interloqué, il fixa le gros arbre avec des yeux écarquillés pendant quelques secondes, puis courut à sa balle en s'éloignant du hêtre.
Quand il retrouva l'usage de sa parole, je crus qu'il était fou :
- " Tu as vu, hein, tu as vu ! Il l'a fait exprès, il est vivant !
- Mais enfin, lui répondis-je, calme-toi David, ça arrive des choses comme ça. Ne te mets pas dans des états pareils… Tu ne vas pas…
- Si, si, tu as bien vu, reprit-il de plus belle, il est vivant ! Il m'a emmerdé toute la saison, et maintenant qu'il ne peut plus le faire, il m'attaque ! ".
Son visage était rouge, ses yeux fous. Je lui balançai alors une violente gifle qui lui fit probablement autant de bien qu'elle me fit plaisir. Il se calma immédiatement. Mais ses doutes persistaient. " Mais, tout de même, c'est étrange, non ? ". Il ramassa un caillou dans le rough, et le jeta avec force sur le tronc, puis scruta la moindre réaction du " Vieux Rouge ". C'est sûr, il était complètement paranoïaque . Mais rien. Pas le moindre bruissement, le vent s'était couché. Je le frappai dans le dos, comme on console un adulte qui pleure. " Allez, David, ce n'était que le vent, rien d'autre. Un coup de malchance… " . Nous rentrâmes directement au club house, sans finir la partie, pour aller faire désinfecter la plaie, qui au demeurant n'avait rien d'inquiétant.
Plus tard, au club, David ne put s'empêcher de raconter ses mésaventures à tout le monde, avec le plus grand sérieux du monde. Et chaque golfeur présent lui expliquait patiemment - en souriant - que oui, un arbre est un être vivant, mais qu'il n'était pas doté d'intelligence, et encore moins de pensées. De mon côté, je buvais seul à ma table un vieux whisky écossais, et ne pouvais m'empêcher de rire en pensant qu'une telle malchance pouvait accabler David. Sans doute avez-vous déjà ressenti cela : cette joie malsaine de voir s'abattre sur une personne que vous n'aimez pas trop, tout un arsenal de petits riens qui pourrit la vie… Je me souviens que, les yeux humides d'avoir trop ri en entendant mon malheureux partenaire colporter ses histoires d'agressions végétales, je me suis offert deux autres tournées.

Le 21 septembre, la balle de David toucha une branche - pour David, c'était la branche qui s'était déplacée pour toucher sa balle - et plongea dans le petit ruisseau qui borde le 16 sur la droite.
Le 28 septembre, sa balle heurta le tronc, et rebondit directement hors limite.
Le 4 octobre, David au désespoir vit sa balle disparaître au fond des racines du " Vieux Rouge ", et nous ne l'avons jamais retrouvée. Mais c'est sans doute lundi 11 octobre que mon partenaire perdit complètement les pédales. J'avais alors l'honneur, et, confiant, décidai de survoler le " Vieux Rouge ". Je me mis à l'adresse, armai mon swing, et fouettai sèchement la balle, soignant mon finish. Ma balle fusa, dans la bonne direction, mais n'était pas assez haute. Elle allait de toute évidence plonger dans le feuillage du hêtre. Soudain, comme mues par le vent, les branches s'écartèrent légèrement, laissant passer ma balle, qui retomba derrière l'arbre. Sauf qu'il n'y avait pas un pet de vent.
David avait vu, lui aussi.
- " Tu vois bien que j'avais raison. Il est vivant, et en plus il t'aide, toi !
- Peut-être qu'il y a du vent en altitude, bredouillai-je, cherchant vainement une explication rationnelle à ce " coup de chance "
- Mon œil, oui ! ironisa David. Tu le sais, mais tu ne veux pas l'admettre, c'est tout. ".
Je ne répondis pas, ne voulant pas engager un débat sur le sujet, sans arguments qui tiennent. Irrité que je ne souscrive pas à ses folles croyances, David monta sur le départ, et exécuta un drive rageur et puissant, de toute évidence orienté pour passer à droite de l'arbre, en rasant les branches. Et ce qui devait arriver arriva : les branches se déplacèrent légèrement, interceptant la trajectoire de la balle, et la précipitant dans le petit ruisseau. Nullement surpris, David jeta son club, et se tourna vers moi, les poings sur les hanches. " Alors, elle est stupide, ma théorie ?
- Mais enfin, David, quand comprendras-tu qu'un végétal ne pense pas, ne réfléchit pas à ce qu'il fait. Je ne sais pas, moi, il suffit qu'un oiseau se pose sur une branche pour la faire baisser, ou s'envole pour la relever…
- Foutaises ! hurla-t-il, c'est trop de coïncidences, et tu le sais. Tu voudrais qu'un piaf se pose ou s'envole à chaque fois juste au moment où je joue ? Soyons sérieux un peu…Il a bougé, et il n'y avait ni vent, ni piaf !
- Je suis sûr que tout peut s'expliquer rationnellement, coupai-je, et le sujet est clos, je ne veux plus en parler. "
Il se tut, moi aussi, et nous marchâmes vers nos balles en silence. Mais au fond de moi, j'étais plus qu'ébranlé, et je crois qu'à partir de ce moment, j'ai commencé à croire en son histoire, sans vouloir me l'avouer. L'arbre avait bougé, tout seul.
Pendant que nous cherchions la balle dans le ruisseau, une branche morte d'une quinzaine de kilos tomba du hêtre, fracassant le sac de David. Ce dernier fit volte face d'un coup, pour constater les dégâts, puis seulement sembla réaliser qu'il était sous l'arbre, et donc menacé. Il s'enfuit en courant vers le club house, en hurlant de peur. Il venait de sombrer dans une crise de folie. De mon côté, je ramassai patiemment les deux équipements, le sien, et le mien, et pris calmement le chemin du retour.
Le club house était en effervescence, et l'assemblée hilare écoutait Michel, l'oldest member, résumer l'histoire de David, que celui-ci, affalé dans un fauteuil, confirmait en hochant la tête avec conviction. Il était dans tous ses états.
" …donc, disait Michel, tu prétends que le " Vieux Rouge " est vivant, intelligent, et méchant. (David hocha la tête plusieurs fois). Qu'il a laissé passer entre ses branches la balle d'Antoine ? (même hochement de tête), et qu'il serait une sorte de gardien de but, qui allonge ses bras comme une pieuvre pour arrêter ta balle à chaque fois ? "
Les regards se tournèrent vers le pauvre David, et son approbation déclencha une vague de rires moqueurs et de railleries.
" Mais ce n'est pas tout, poursuivit Michel : l'arbre t'aurait attaqué, griffé au visage, et aujourd'hui, il t'a lancé une branche morte sur ton sac ? C'est bien ça ?"
Nouvelle approbation, nouveaux éclats de rires. Tout le monde le prenait pour un fou, un idiot fabulateur. Il venait de devenir une créature grotesque qui jamais plus n'inspirerait le moindre respect. Et soudain, ce paria ridicule pointa le doigt dans ma direction, entraînant avec lui une trentaine de paires d'yeux. Ah non ! Il était hors de question que je confirme son histoire, et sois pris pour un illuminé comme lui.
" Tiens, mais c'est vrai, tu étais là, Antoine, tu pourrais peut-être donner ta version, non ? "
J'étais pris au piège. Mais je n'allais pas me ridiculiser comme David. Et je répondis à chaque question.
- " Ta balle a traversé les branches ?
- Ben oui, et je suis sûr que cela vous est déjà tous arrivé.
- Oui, mais les branches ne se sont pas écartées ?
- Ecoutez, nous étions à près de deux cents mètres de l'arbre, c'est trop loin pour voir, mais franchement, vous y croyez ?
- Et toutes ses balles à lui, qui sont arrêtées par l'arbre ?
- Ça, c'est pas de chance, répondis-je sur un ton plus joyeux.. Faut dire que quand on fait exprès de tirer vers l'arbre, c'est ce qui risque d'arriver, non ? "
Tout le monde riait gaiement, acceptant mes commentaires. Mais pour faire taire toute rumeur de surnaturel, je poursuivis :
- " Et sa griffure : c'est une rafale de vent qui a ramené la branche. Et la branche morte aujourd'hui ? Curieusement à cette annonce, les rires cessèrent et les oreilles se tendirent... Eh bien, est-ce que l'un d'entre-vous me soutiendrait qu'une branche morte est vivante ? ".
Cette dernière sortie mit tout le monde d'accord, et chacun revint à sa table pour commenter gaiement l'histoire.
De son coté, David, abandonné de tous, se sentant probablement trahi par moi, se noyait dans la bière en marmonnant : " Et pourtant, il est vivant, le vieux salaud, vivant et méchant… "

C'est vrai, j'ai menti. C'est vrai, je croyais déjà que David avait raison, et que le Vieux Rouge était vivant. Mais sérieusement, je préférais que cela reste un secret, pour ne pas être pris pour un fou. Vous l'auriez raconté vous, la vérité ? Qui aurait pu cautionner une pareille histoire à dormir debout ?

J'étais alors loin de penser que le pire était à venir.

Le mercredi, décidément pris d'un remords légitime, je décidai de rendre visite à David. J'emportai avec moi une bouteille de scotch, mes meilleures intentions et me rendis donc chez lui vers cinq heures du soir. Quand il m'ouvrit la porte, méfiant, je sus tout de suite qu'il préparait quelque chose. Ses yeux brillaient d'un éclat particulier, comme s'il venait d'avoir une idée de génie.
Installés dans son salon, nous parlâmes de tout et de rien, évoquant l'actualité, évitant le sujet du golf. Mais il fallait l'aborder. J'étais venu pour cela.
- " Tu joues lundi prochain ? me décidai-je à lui demander.
- Avec plaisir, répondit-il à ma grande surprise. D'autant que bientôt, tous mes problèmes seront résolus. Il ne me dérangera plus, le vieux hêtre. Pourquoi n'ont ils pas planté un pin " Parasol ", à la place ? C'est chouette, les " pins Parasols ". C'est mon arbre préféré.
- Parce que les " pins Parasols ", répondis-je avec patience, c'est extrêmement rare, dans notre région. Ils ont du mal à pousser. L'humidité, je crois. Mais qu'est-ce que tu veux dire, à propos du hêtre… "
Soudain, j'eus peur de comprendre. Deux yeux féroces pleins de folie venaient de s'allumer sur son visage. Il se pencha vers moi.
-" Ouais ! plus de problème, finis, les obstacles végéto-penseurs ! Je vais le tuer, moi, le " Vieux Rouge ", le découper en rondelles, en faire de la sciure, même ! Je viens de m'acheter une belle tronçonneuse avec une lame de 1 mètre...
- Mais tu ne peux pas…
- Personne ne m'en empêchera, tu verras, je le ferai de nuit. Il ricana. Va pas m'emmerder longtemps, ce vieux morceau de bois...
- Tu n'as pas le droit ! hurlai-je. Il appartient au club, et…
- Je l'prends, le droit ! "
Notre dispute dura une bonne partie de la nuit, et je ne parvins pas le dissuader. Il était décidé à débiter en rondins le superbe hêtre centenaire, emblème de notre golf. De guerre lasse, je sortis en claquant la porte, non sans lui avoir promis d'organiser une surveillance nocturne de l'arbre, toutes les nuits.
Je pestais encore dans ma voiture en rentrant chez moi, et constatai avec irritation qu'il était déjà deux heures du matin. Un fou. David Ledoux était un fou. Bien sûr, l'arbre était vivant, je l'avais compris. Mais quand même… On ne tue pas un arbre parce qu'il vous impose ses caprices. Il est très gentil, cet arbre, il m'a aidé, lundi dernier.
Je délirais. J'imaginais David s'acharnant sur le tronc, et l'arbre poussant des cris humains…Mon ami l'arbre….
C'était décidé, dès demain, j'irai prévenir l'oldest member des intentions de David. Mais jamais, jamais, je n'aurais soupçonné qu'il mettrait son plan à exécution la nuit-même.

Le lendemain au golf, des visages inquiets, contrariés, indignés emplissaient le club house. Michel m'accueillit en m'expliquant, avant même que j'eusse pu le mettre au courant du projet criminel de mon ex-partenaire :
" - Antoine, quelqu'un a essayé d'abattre le " Vieux Rouge ". On a retrouvé une grosse tronçonneuse à côté du tronc…
- Est-ce qu'il a … ?
- Non, juste une petite entaille. Quelqu'un aura probablement dérangé le vandale, qui a du prendre la fuite ".
Quelqu'un, ou quelque chose, pensai-je en moi-même.
- Michel, je crois que David …

Nous filâmes chez David, mais il n'était pas chez lui. En fait, nous ne l'avions pas encore vue, mais sa voiture était sur le parking du golf… Nous ne trouvâmes aucune trace du " délinquant ". Nulle part. Et aucun témoin ne l'avait surpris à l'œuvre, cette nuit-là. Il s'était volatilisé, tout simplement, abandonnant sa tronçonneuse toute neuve, sa voiture, sa maison…
Un avis de recherche fut lancé pour le retrouver, mais personne ne le revit jamais. Les recherches s'achevèrent trois mois plus tard. Mais moi, je savais bien où il était. Je crois que je l'ai toujours su.
Un mois après sa disparition, dix mètres à gauche du Vieux Rouge, a commencé à sortir de terre un pin Parasol. Extrêmement rare, dans notre région. Mais celui-là a poussé avec une vigueur peu commune. Bien sûr, compte tenu de l'aubaine botanique, les jardiniers ont apporté un soin tout particulier à sa conservation.

Je n'ai jamais raconté cette histoire à personne. Pourquoi ? Parce que je suis intimement convaincu que le corps du pauvre David se trouve là, quelque part sous le pin Parasol. Que c'est le Vieux Rouge qui l'a eu. Légitime défense. Alors je n'ai rien dit. Et en plus, si j'avais tout raconté, je suppose que j'aurais été le suspect numéro 1.

Alors pourquoi vous livrer tous ces secrets maintenant ? J'y viens. Le Pin Parasol, il a dix ans maintenant. C'est un bel arbre. Mais il y a quinze jours, alors que je passais dessous, j'ai reçu une pomme de pin sur l'épaule. Rien de grave, me suis-je dit. Pas de chance.
La semaine dernière, c'est deux pommes de pin qui sont " tombées ". L'une sur mon sac, l'autre sur ma tête, me déchirant l'oreille. Le doute n'est plus permis. C'est lui, il est revenu. Cela ne peut plus durer.

J'ai acheté une tronçonneuse, et ce soir, je lui règle son compte, au David, pour de bon cette fois-ci.

De toute façon, j'ai jamais aimé les pins Parasols. Je préfère les chênes. C'est beau, un chêne.

© Antoine Venot


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