Le Long Trou...
(nouvelle extraite du recueil "Le Doyen du club",
éditions joelle losfeld)
  Né en Angleterre en 1881, P.G. WODEHOUSE se met très tôt à écrire des nouvelles, avant de devenir journaliste en 1903.
En 1909, il part aux États-Unis où il s'installe, puis devient citoyen américain.
Il meurt en 1975 à 93 ans.
  Wodehouse a écrit plus de 50 romans, 300 nouvelles...
Ils sont caractérisés par des intrigues emberlificotées et loufoques, des personnages excentriques, et des images aussi insolites que drôles.

Trois recueils de nouvelles exploitent le thème du golf . "Le Doyen du golf" est l'un de ces recueils .
Il met en scène le personnage-titre (surnommé "Le Sage"), qui ne peut plus jouer,
mais qui aime à raconter des histoires...
Plus forcés que volontaires, les jeunes golfeurs que Le Doyen du Club prend à témoins
découvrent au fil des histoires une galerie de personnages, tous plus excentriques
et rongés par la passion du golf, les uns que les autres .

 

P.G. Wodehouse

© éditions joelle losfeld

4 Rue Caroline
75017 Paris
_____

un site de référence sur l'auteur
http://wodehouse.ru/

Cette mise en ligne est destinée à mettre le lecteur "en appétit" et à lui donner envie de découvrir les autres nouvelles du recueil .
Loin de desservir le monde de l'édition, je pense au contraire lui apporter ainsi un soutien .
Si l'éditeur estimait néanmoins que je n'avais aucun droit à la mettre en ligne sur mon site qu'il me le fasse savoir, et je supprimerai immédiatement la page

leglofeur@mail.pf

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Petit lexique des noms de clubs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jeune homme qui, assis dans le fumoir du club-house, bourrait sa pipe, était enclin à l'amertume.
" S'il y a quelque chose que je n'arrive vraiment pas à digérer, s'écria-t-il, brisant un silence qui durait depuis plusieurs minutes, c'est un golfeur-juriste. Les links devraient leur être interdits. "
Le Doyen, qui essayait de mettre hors jeu une tasse de thé et une tranche de gâteau au carvi, haussa ses sourcils blancs.
" Le droit est une profession honorable. Pourquoi ses praticiens ne pourraient-ils s'adonner au sport suprême?
- Je ne parle pas des vrais juristes, dit le jeune homme dont le ton acerbe s'adoucissait un peu sous l'influence du tabac. Je parle des types dont le meilleur club est l'Étiquette*. Vous connaissez ce genre de comportement morbide. Chaque fois que vous croyez avoir gagné un trou, ils vous sortent la Règle huit cent cinquante-trois, article deux, paragraphe quatre, qui prouve que vous vous êtes disqualifié parce que vous avez un ongle incarné. Prenez mon cas. " La voix du jeune homme se fit aiguë et plaintive. " Je sors jouer avec cet Hemingway une partie ordinaire amicale - ne comptant sur rien qu'une misérable balle - et au , septième trou, voilà qu'il me réprimande et se l'attribue, simplement parce qu'il se trouve que j'ai laissé tomber mon niblick dans le bunker. Oh, eh bien, un saligaud est un saligaud, et il n'y a rien de plus à dire, je suppose. "
Le Sage acquiesça d'un signe de tête.
" Les règles sont les règles, mon garçon, et il faut les observer. C'est bizarre que vous ayez évoqué ce sujet, car, peu avant que vous arriviez, je pensais à une compétition plutôt curieuse qui, en fin de compte, a mis en lumière un point de l'Étiquette. Il est vrai qu'en ce qui concerne le prix décerné, cela fit peu de différence. Mais peut-être ferais-je mieux de vous raconter toute cette histoire depuis le début. "
Le jeune homme s'agita nerveusement sur sa chaise.
" Euh, vous savez, j'ai eu un après-midi déjà joliment pourri... -J'appellerai cette histoire "Le Long Trou", dit tranquillement le Sage, car on y a fait ce que j'aurais tendance à qualifier de trou le plus long de toute l'histoire du golf. Au début, elle peut vous rappeler celle que je vous ai racontée un jour sur Peter Willard et James Todd, mais vous découvrirez vite qu'elle évolue d'une manière tout à fait différente.
- J'ai quasiment promis d'aller voir un type...
- Mais je vais commencer par le commencement, dit le Sage. Je vois que vous êtes impatient d'entendre tous les détails. "
Ralph Bingham et Arthur Jukes (dit le Doyen) n'avaient jamais été amis -leur rivalité était trop acharnée pour cela -, mais ce n'est qu'avec l'arrivée d'Amanda Trivett en ces lieux que l'aversion qui couvait s'enflamma et se transforma en une véritable hostilité. L'un de nos poètes, dont le nom m'échappe, nous offre un passage, que je suis incapable de me remémorer, dans l'une de ses aeuvres dont le titre pour le moment m'est sorti de l'esprit, qui illustre admirablement cette situation séculaire. L'essentiel de ses réflexions, c'est qu'une jolie femme ne manque jamais de faire des vagues. Dans les semaines qui suivirent sa venue, lorsqu'on se trouvait dans la même pièce que les deux hommes, on avait l'impression d'être tombé dans une réunion de Capulets et de Montaigus.
Vous comprenez, Ralph et Arthur étaient, sur les links, d'une force si égale que la vie se résumait depuis un certain temps à un combat amer au cours duquel l'un, puis l'autre, l'emportait de peu. Si Ralph gagnait la médaille de mai avec un trou de plus, Arthur l'emportait avec un coup d'avance sur lui à la compétition de juin, pour se retrouver battu de peu en juillet. C'était un état de choses qui, s'ils avaient été des hommes d'une trempe plus généreuse, aurait engendré un respect et une estime mutuels, et même de l'affection. Mais je suis désolé de dire que, en dehors de leur golf, qui était un domaine à part aux yeux du voisinage, Ralph Bingham et Arthur Jukes formaient une triste paire - douée, cependant, remarquez-le d'une certaine prestance superficielle. De beaux garçons, et qui en étaient conscients; lorsqu' Amanda Trivett vint s'installer ici, ils redressèrent leur nœud de cravate, tortillèrent leur moustache et attendirent qu'elle fasse le reste.
Mais là, ils furent désappointés. Tout amicale qu'elle se montrât avec eux, la lumière de l'amour était manifestement absente de ses jolis yeux. Et ils ne furent pas longs, chacun de leur côté, à trouver la clef de ce mystère. Il était évident que l'un neutralisait la séduction de l'autre, et vice versa. Arthur sentait que, s'il pouvait seulement avoir le champ libre, tout serait réglé, sauf l'envoi des invitations au mariage; et Ralph avait dans l'idée que, s'il pouvait seulement rendre visite à la jeune fille un soir sans trouver la place polluée par Arthur, son charme naturel décrocherait vite la timbale. Et, de fait, ils n'avaient pas d'autres rivaux qu'eux-mêmes. Il se trouvait qu'à l'époque Woodhaven comptait fort peu de beaux partis. Nous nous mariions jeunes dans cet endroit délicieux, et tous les candidats possibles étaient déjà en main. Si Amanda Trivett avait l'intention de s'engager dans la conjugalité, elle devrait, semblait-il, choisir ou Ralph Bingham ou Arthur Jukes. Choix redoutable.
Au début, il ne me vint pas à l'idée que ma position dans cette affaire outrepasserait jamais celle d'un spectateur détaché et faiblement intéressé. Pourtant, c'est moi que Ralph vint trouver, à l'heure de l'adversité. Un soir, en rentrant à la maison, je découvris que mon homme s'était amené et déposé sur la carpette de mon salon.
Je lui offris un fauteuil et un cigare, et il en vint au vif du sujet avec une rapidité louable.
" Leigh est trop petit pour Arthur Jukes et moi, dit-il dès qu'il eut allumé son cigare.
-Ah, vous en avez discuté et vous allez déménager, dis-je, ravi. Je pense que vous avez tout à fait raison. Leigh souffre d'un excès de constructions. Des hommes comme Jukes et vous ont besoin de beaucoup d'espace. Où pensez-vous aller ?
- Je ne m'en vais pas.
- Mais je croyais que vous disiez...
- Je veux dire qu'il est temps que l'un de nous s'en aille.
-Oh, seulement l'un de vous ! "
C'était déjà quelque chose, bien sûr, mais j'avoue que j'étais déçu, et je pense que mon désappointement dut transparaître dans ma voix, car il me regarda, surpris.
" Cela ne vous gênerait sûrement pas que Jukes s'en aille?
- Pourquoi, certainement pas. Il va partir? "
Un air de détermination ténébreuse se peignit sur le visage de Ralph.
" Oui. Il pense que non, mais il va le faire. "
Je ne comprenais pas ses propos et je le lui dis. Il regarda autour de lui avec circonspection, comme pour s'assurer que personne d'autre ne pouvait l'entendre.
" Je suppose que vous avez remarqué que ce Jukes tourne autour de Mlle Trivett d'une façon dégoûtante et qu'il l'ennuie à mourir? -je les ai vus parfois ensemble.
-J'aime Amanda Trivett! s'exclama Ralph.
-Pauvre fille! soupirai-je.
-Je vous demande pardon?
-Pauvre fille, répétai-je. Je veux dire que je la plains d'être ainsi harcelée par Arthur Jukes.
- C'est exactement ce que je pense. Et c'est pour cela que nous disputons cette compétition.
-Quelle compétition?
- Celle à laquelle nous allons nous livrer. Je voudrais que vous soyez l'un des juges, que vous accompagniez Jukes pour voir s'il ne nous joue pas un de ses tours. Vous savez bien comment il est ! Et dans une partie aussi vitale que celle-là...
- Vous avez un gros enjeu ?
- Le monde
- Je vous demande pardon?
- Le monde. Cela revient à ça. Celui qui perdra devra quitter Leigh pour de bon, le gagnant restera et épousera Amanda Trivett. Nous avons arrangé tous les détails. Rupert Bailey m'accompagnera, ce sera le second juge.
- Et vous voulez que je fasse le parcours avec Jukes ?
- Non, dit Ralph Bingham. Que vous l'accompagniez.
- Quelle différence cela fait-il ?
- Nous ne ferons pas le parcours. Rien qu'un seul trou.
- Une mort subite, alors ?
- Pas si subite. C'est un trou assez long. Nous commençons au troisième tee de nos links et nous faisons le trou en ville, sur le seuil de l'hôtel Majestic, dans Royal Square. Cela fait un parcours d'environ vingt-cinq kilomètres. "
J'étais révolté. À l'époque, une véritable épidémie de compétitions saugrenues s'était déclarée dans notre club, et je m'y étais fermement opposé dès le début. George Willis avait commencé en jouant un medal play avec le pro, le premier neuf trous de George contre le dix-huit complet du pro. Après, ce fut la rencontre entre Herbert Widgeon et Montague Brown; on accorda à ce dernier, qui avait un handicap de vingt-quatre, le droit de crier "Hou 1" trois fois durant le parcours, à des moments choisis par lui. Il y eut bien d'autres parodies dégradantes de notre jeu sacré, et je frémissais de les voir. Participer à des matchs de golf tordus, c'est pour moi comme d'éreinter une grande mélodie classique. Mais, de toute la collection, celui-ci me sembla le plus terrible, étant donné l'implication sentimentale et l'ampleur des paris. J'imagine que mon dégoût se peignit sur mon visage car Bingham tenta d'atténuer la chose.
" C'est le seul moyen, dit-il. Vous savez comment nous nous comportons sur les links, Jukes et moi. Nous sommes de force égale, autant que deux hommes peuvent l'être. Bien sûr, c'est dû à sa chance extraordinaire. Tout le monde sait que cet homme est le champion mondial du coup de chance. Moi, d'autre part, invariablement la pire des malchances. En conséquence, dans un parcours ordinaire, pour savoir lequel de nous gagne, il suffirait de le jouer à pile ou face. L'épreuve que nous proposons éliminera la chance. Au bout de vingt-cinq kilomètres de concessions mutuelles, je suis sûr que... je veux dire, le meilleur de nous deux est certain de l'emporter. C'est pourquoi j'ai dit qu'Arthur Jukes quitterait bientôt Leigh. Alors, puis-je espérer que vous consentirez à être l'un de nos juges? "
Je réfléchis. Après tout, cette partie serait probablement historique, et l'on est toujours tenté de laisser son nom à la postérité.
" D'accord, dis-je.
-Parfait. Vous surveillerez attentivement Jukes, je n'ai pas besoin de vous le dire. Vous aurez, bien entendu, l'Étiquette dans votre poche afin de vous y référer si vous souhaitez vous rafraîchir la mémoire. Nous démarrerons à l'aube car, si nous repoussions la partie à une heure plus tardive, le parcours de fin pourrait être encombré par la circulation. Autant que possible, nous voulons éviter toute publicité. Si je choisissais un grand fer et heurtais un agent de police avec, cela susciterait une remarque de sa part.
- Sans aucun doute. Je peux vous dire exactement laquelle.
- Nous prendrons des bicyclettes, afin de réduire la fatigue qu'entraîne un parcours aussi long. Je me réjouis de pouvoir compter sur votre coopération. Rendez-vous demain, au lever du jour, sur le premier tee, et n'oubliez pas d'apporter votre Étiquette. "
L'atmosphère maussade qui planait sur le départ, lorsque j'arrivai le lendemain matin, rappelait celle d'un duel à l'époque où ces affaires-là se réglaient à l'épée ou aux pistolets. Rupert Bailey, un vieil ami à moi, était le seul membre enjoué du groupe. Tôt le matin, je ne suis jamais au mieux de ma forme, et les deux rivaux se regardaient d'un oeil mauvais avec des sourires sarcastiques muets. Jusqu'à ce jour, je n'aurais jamais supposé que des hommes puissent réellement se gausser l'un de l'autre d'un air aussi méprisant ailleurs que dans un film. Ils étaient dans cet état d'esprit où l'on dit: " Peuh ! "
Ils tirèrent à pile ou face qui jouerait le premier, et Arthur Jukes, ayant gagné, driva une jolie balle qui atterrit sur le parcours. Ralph Bingham, ayant posé sa balle sur le tee, se tourna vers Rupert Bailey.
" Rendez-vous sur le fairway du dix-septième trou, lui dit-il. Je veux que vous marquiez ma balle. "
Rupert le regarda fixement. " Le dix-septième
- Je vais prendre cette direction, dit Ralph en montrant les arbres.
- Mais votre second ou troisième coup finira dans le lac.
-Je me suis prémuni contre cela. J'ai un bateau à fond plat amarré non loin du seizième green. Je vais utiliser un mashieniblick pour, d'un chip, faire monter ma balle à bord, puis je franchirai l'eau, je la cocherai une fois arrivé sur l'autre rive et continuerai. J'ai l'intention de traverser la campagne jusqu'à Woodfield. Je pense que cela m'économisera un coup ou deux. "
J'en eus le souffle coupé. Je ne m'étais jamais rendu compte de la ruse diabolique de cet homme. Sa stratégie lui accordait un départ foudroyant. Arthur, qui s'était engagé tout droit dans le parcours, devrait rejoindre la grand-route qui, passé le premier green, était contiguë au terrain vague. Une fois là, il jouerait d'une façon orthodoxe en drivant la balle jusqu'à ce qu'il atteigne le pont. Pendant qu'il serpenterait en suivant la voie publique, Ralph couperait en prenant la diagonale du triangle. Et il était trop tard pour qu'Arthur imite sa tactique. Pour atteindre le dix septième fairway, il lui aurait fallu, en partant de l'endroit où reposait sa balle, traverser une vaste étendue marécageuse - exploit impossible. Et même si la chose était faisable, il n'avait pas d'embarcation pour traverser l'eau.
Il proféra une violente protestation. C'était un jeune homme antipathique, presque... cela semble absurde de dire cela, mais presque aussi antipathique que Ralph Bingham, et pourtant, sur le moment, je dois reconnaître que j'éprouvais une certaine sympathie pour lui..
" Qu'est-ce que vous faites là? demanda-t-il. Vous ne pouvez pas traiter les règles à la légère comme cela .
-À quelle règle faites-vous allusion? répliqua froidement Ralph.
-Eh bien, ce satané bateau est un obstacle naturel, n'est-ce pas? Et vous ne pouvez pas déplacer un obstacle naturel où cela vous chante.
-Pourquoi pas? "
Cette simple question parut interloquer Arthur Jukes.
" Pourquoi pas? répéta-t-il. Eh bien, vous ne pouvez pas. Un point c'est tout.
- Il n'y a rien dans l'Étiquette qui interdise de déplacer un obstacle naturel, répliqua Ralph Bingham. Alors, du moment que, ce faisant, on ne change pas la balle de place, je suppose qu'on est libre de le faire. En outre, pourquoi cette discussion sur les obstacles naturels amovibles ? J'ai tout à fait le droit de ramer un peu, non? Si j'avais questionné mon médecin, il me l'aurait probablement recommandé. Je vais traverser le goulet dans mon bateau. S'il advient que ma balle soit à bord, ce n'est pas mon affaire. Je ne la toucherai pas pendant la traversée, puis je la jouerai, là où elle s'est arrêtée. Ai-je raison de dire que la balle sera jouée, selon les règles, à l'endroit où elle repose ? "
Nous reconnûmes que c'était exact.
" Très bien, dit Ralph Bingham. Alors, ne perdons pas plus de temps. Nous vous attendrons à Woodfield. "
Il adressa sa balle puis l'envoya d'un beau drive par-dessus les arbres. Elle disparut, à la vitesse de l'éclair, vers le dix-septième trou. Arthur et moi descendîmes la colline pour jouer notre second coup.
Il existe un curieux trait de l'esprit humain : si minime que soit l'intérêt personnel qu'on puisse en tirer, personne ne peut s'empêcher de prendre parti dans tout événement de nature compétitive. Je m'embarquai dans cette histoire avec une totale neutralité, sans désirer la victoire d'aucun et en regrettant seulement que les deux ne puissent perdre. Cependant, au fil de la matinée, je me retrouvai presque inconsciemment en train de devenir pro-Jukes. Je ne l'aimais pas. Son visage, ses manières et la couleur de sa cravate me déplaisaient. Cependant, son obstination à lutter contre l'adversité me touchait et je décidai de l'aider, bien que de mauvaise grâce. Beaucoup d'hommes, roulés ainsi dès le début, auraient par désespoir renoncé à la lutte; mais Arthur Jukes, malgré tous ses défauts, avait l'âme d'un vrai golfeur. Il refusa d'abandonner. Plongé dans un sinistre silence, il s'escrima à faire traverser le rough à sa balle jusqu'à ce qu'il se retrouve sur la grand-route; là, après avoir joué vingt-sept coups, il se mit résolument à la propulser sur son long parcours.
C'était une belle matinée et, tout en accompagnant Arthur à bicyclette afin de garder un oeil paternel sur ses activités, je compris pleinement, pour la première fois de ma vie, la signification de ces vers exquis de Coleridge
" Revêtant le palpable et le familier
Des exhalaisons empourprées de l'aube ",
car, dans l'air translucide, tout semblait d'une beauté surnaturelle, même les culottes de golf d'Arthur Jukes, en drap chiné bruyère, que jusqu'ici je n'avais jamais approuvées. Lorsqu'il se penchait pour frapper la balle, leur fond luisait au soleil d'une façon joyeuse et presque poétique. Les oiseaux chantaient gaiement dans les haies, et je me retrouvai dans un tel état d'exaltation que je me mis, moi aussi, à chanter; mais Arthur, l'air irrité, me pria de m'en abstenir en alléguant que, même s'il appréciait plus qu'aucun autre les imitations de cour de ferme exécutées dans des lieux adéquats, je lui faisais rater son coup. Aussi, nous traversâmes Bayside en silence et commençâmes à parcourir la longue route qui aboutit au pont du chemin de fer et descend doucement pour pénétrer dans Woodfield.
Arthur ne s'en tirait pas mal. Il gardait ses balles dans le droit chemin. Étant donné les circonstances, la rectitude devenait préférable à la distance. Peu après avoir quitté Little Hadley, il devint ambitieux et utilisa son brassie, avec des résultats désastreux, sliçant sa cinquante-troisième balle dans le rough, à droite de la route. Il lui fallut dix coups de niblick pour revenir sur les traces des voitures, et cela lui enseigna la prudence.
Il se servait maintenant de son putter pour tous ses coups et, sauf quand il s'était retrouvé piégé dans des sillons, au sommet de la colline, juste avant d'arriver à Bayside, il n'avait pas eu à affronter de difficultés sérieuses. Il gardait un beau jeu détendu, utilisant la pleine face du putter pour chaque coup.
En haut de la pente qui plonge dans Woodfield High Street, il s'arrêta.
" Je crois que je peux essayer de nouveau mon brassie, dit-il. J'ai un beau lie.
-Est-ce sage? " répliquai-j e. Il regarda vers le bas.
" Je pense que, comme ça, je pourrai mettre du plomb dans l'aile à ce Bingham. Je vois qu'il est là, juste au milieu du fairway.
Je suivis son regard. C'était tout à fait vrai. Ralph Bingham, appuyé contre sa bicyclette, fumait une cigarette. Même à cette distance, on pouvait détecter sa répugnante expression de suffisance. Rupert Bailey, assis, le dos contre la porte du Woodfield Garage, semblait quelque peu épuisé. C'était un homme qui aimait rester propre et soigné, et visiblement cette traversée de la campagne ne l'avait pas épargné. Il avait de la boue jusque sur la figure. J'appris plus tard que, pour son malheur, il était tombé dans un fossé, à la sortie de Bayside.
" Non, dit Arthur. Réflexion faite, il vaut mieux ne pas prendre de risque. Je vais me contenter du putter. "
Nous dévalâmes la colline pour rencontrer la partie adverse. Je ne m'étais pas trompé en pensant que Ralph Bingham était satisfait de lui. Il affichait un petit sourire narquois.
" Je l'ai fait en trois cent quatre-vingt-seize coups, dit-il lorsque nous approchâmes. Et vous ? "
Je consultai ma carte des scores.
" Nous avons joué sept cent onze coups pleins d'allant. " Ralph exulta ouvertement. Rupert Bailey ne fit aucun commentaire. Il était trop occupé par les alluvions déposées sur sa personne.
" Peut-être aimeriez-vous abandonner? demanda Ralph à Arthur.
- Tsss
- Vous feriez mieux.
- Peuh !
- Vous ne pourrez plus gagner, maintenant.
- Bah! "
J'étais conscient que le dialogue d'Arthur aurait pu être plus brillant, mais il venait de passer de pénibles moments.
Rupert Bailey se coula vers moi. " Je rentre chez moi, dit-il.
- C'est absurde! Officiellement, cela vous est interdit. Il faut que vous restiez à votre poste. En outre, quoi de mieux qu'une agréable randonnée matinale ?
- Une agréable randonnée matinale, je vous en fiche mon fer neuf! répliqua-t-il avec mauvaise humeur. Je veux revenir à la civilisation et mettre au travail sur ma personne une équipe de déblaiement armée de pioches.
- Vous voyez la situation en noir. Vous êtes simplement un peu poussiéreux. Rien de plus.
- Et ce n'est pas seulement le fait d'être enterré vivant qui m'inquiète. Je ne veux pas rester plus longtemps avec Ralph Bingham.
-Vous l'avez surpris en train d'essayer de tricher?
-Essayer! Tiens, après ma chute dans le fossé et que j'en fus sorti à la troisième tentative, tout ce qu'il a fait, ça a été de m'appeler pour admirer un coup de fer infernal qu'il venait d'accomplir. Aucune compassion, attention! Il ne pense qu'à lui. Pourquoi ne poussez-vous pas votre homme à renoncer? Il est dans l'incapacité de gagner.
- Je refuse de l'admettre. Beaucoup de choses peuvent arriver entre ici et Royal Square. "
J'ai rarement connu une prophétie plus rapidement accomplie. À cet instant, les portes du garage s'ouvrirent, une petite voiture en sortit, conduite par un jeune homme en pull-over. Il l'arrêta sur la route, en descendit et rentra dans le garage ou nous l'entendîmes crier quelque chose d'inintelligible à une personne qui se trouvait à l'arrière du local. La voiture resta là, à souffler comme un bœuf le long du trottoir.

Engagé dans ma conversation avec Rupert Bailey, je ne prêtais que peu d'attention à cette preuve de l'éveil du monde lorsque, soudain, j'entendis Arthur Jukes pousser un cri rauque de triomphe; me retournant, je vis sa balle retomber à l'intérieur de la voiture. Le jeune homme dansait sur le fairway en brandissant un niblick.
" Et vos obstacles naturels amovibles ? " s'exclama-t-il.
À cet instant, l'homme en pull-over revint, portant une clé à molette. Arthur Jukes se précipita vers lui.
" Je vous donne cinq livres si vous me conduisez à Royal Square ", lui dit-il.
J'ignore ce qu'avaient été les obligations du jeune homme au pull, ce matin-là, mais je n'ai jamais rien vu de plus obligeant que la promptitude avec laquelle il les modifia. Vous avez remarqué, j'imagine, que les robustes paysans de notre pays bien-aimé réagissent à une offre de cinq livres comme à une sonnerie de clairon.
" C'est parti, dit le chauffeur.
- Bien! s'écria Arthur Jukes.
- Vous vous croyez malin, dit Ralph Bingham.
- Je sais que je le suis.
- Alors, peut-être nous direz-vous comment vous allez faire pour sortir la balle de la voiture, quand vous serez arrivé à Royal Square ?
- Certainement, répliqua Arthur. Vous observerez, sur le côté du véhicule, une poignée bien placée qui, lorsqu'on la tourne, ouvre la portière. Une fois celle-ci ouverte, je sortirai ma balle d'un seul chip.
- Je vois. Oui, je n'y avais pas pensé. "
Je n'aimais pas la manière dont cet homme parlait. Sa douceur me semblait douteuse. Il semblait posséder un atout dans sa manche. J'y songeais encore lorsque Arthur me cria avec impatience de monter. Je le fis et nous partîmes. Mon compagnon avait un moral d'enfer. Il s'était assuré, auprès du jeune homme, que son rival n'avait aucune chance de louer une autre voiture au garage. Celle-ci appartenait à notre chauffeur et le seul véhicule qui s'y trouvait souffrait d'ennuis de graissage avec complications et ne pourrait pas bouger avant, au mieux, après-demain.
Moi, cependant, je secouai la tête lorsqu'il me fit remarquer les avantages de la situation. Je me posais toujours des questions sur Ralph.
" Je n'aime pas cela, dis-je.
- Qu'est-ce que vous n'aimez pas?
- L'attitude de Ralph Bingham.
- Bien sûr. Elle ne plaît à personne. On s'en plaint de tous les côtés.
- Je veux dire, quand vous lui avez expliqué comment vous aviez l'intention de sortir la balle de la voiture.
- Qu'est-ce qu'il avait?
- Il était aussi... ha
- Qu'est-ce que ça veut dire, il était aussi... ha?
- J'y suis !
- Où?
- Je vois le piège qu'il vous a tendu. Je viens juste de l'entrevoir. Pas étonnant qu'il n'ait pas discuté votre ouverture de la portière et votre chip. En faisant cela, vous vous éliminez du match.
- C'est absurde. Pourquoi ?
- Parce que, dis-je, cela contrevient à la règle qui interdit de toucher un obstacle naturel. Si votre balle entre dans un obstacle de sable, pouvez-vous ôter ce dernier? Si vous l'envoyez sous un arbre, votre caddie peut-il relever les branches pour offrir un champ libre à votre tir? Il est évident que vous allez vous disqualifier en touchant à la portière. "
Arthur en resta bouche bée.
" Non! Mais alors, comment diantre vais-je m'en sortir?
- C'est une question à débattre entre vous et votre Créateur ", répondis-je gravement.
C'est alors qu'Arthur Jukes perdit la sympathie que je commençais à ressentir pour lui. Une lueur sinistre, rusée, s'alluma dans ses yeux.
" Écoutez! dit-il. Il va leur falloir une heure pour nous rattraper. Supposons que, pendant ce temps, cette portière se soit ouverte accidentellement, puis refermée ? Vous ne penseriez pas nécessaire de le mentionner, hein? Vous seriez un chic type et vous ne diriez mot, d'accord? Vous pourriez même aller jusqu'à me soutenir si je déclarais que j'ai hooké la balle avec mon... ? "
J'étais révolté." Je suis un golfeur, dis-je froidement, et j'obéis aux règles.
- Oui, mais...
- Ces règles ont été formulées par -j'ôtai mon chapeau avec déférence - par le Comité des Anciens à Saint Andrew . Je les ai toujours respectées et ne dévierai pas d'une conduite que j'ai tenue toute ma vie. "
Arthur Jukes retomba dans un silence maussade. Il le rompit une fois, en traversant le West Street Bridge, pour faire observer qu'il aimerait savoir si je prétendais être son ami - question à laquelle je pus répondre par une négation inconditionnelle. Après cela, il ne dit mot jusqu'à ce que la voiture se gare devant l'hôtel Majestic, à Royal Square.
Bien qu'il fût tôt, une certaine animation régnait déjà au centre-ville, et le spectacle d'un homme en veste et culotte de golf menaçant avec un niblick le plancher d'une voiture ne tarda pas à rassembler une foule de bonne taille. Trois coursiers, quatre dactylos, et un gentleman en smoking qui possédait visiblement une grande cave, ou était ami avec le propriétaire de cette dernière, en formaient le noyau; et lorsque Arthur visa la balle afin de jouer son neuf cent quinzième coup, se joignirent à eux six gamins vendeurs de journaux, onze femmes de ménage et, peut-être, une douzaine de fainéants, se demandant tous avec le plus vif intérêt quel asile avait eu l'honneur d'abriter Arthur avant qu'il réussisse à tromper la vigilance de ses gardiens.
Mon compagnon s'était préparé à ce genre de contingence. Il suspendit ses activités avec le niblick et sortit de sa poche une grande pancarte qu'il accrocha au flanc de la voiture. On y lisait

VENEZ CHEZ
MCCLURG AND MACDONALD,
18, WEST STREET, FOURNITURES DE GOLF
Ses connaissances en psychologie ne l'avaient pas induit en erreur. Aussitôt qu'elle eut compris qu'il s'agissait d'une opération publicitaire, la foule refusa d'y participer; elle se dispersa et Arthur revint à sa tâche dans la solitude.
Il prenait un repos bien mérité après avoir joué son onze cent cinquième, un beau coup de niblick comportant pas mal de torsions de poignet, lorsqu'une balle de golf l'air bien lasse, surgit lentement de Bridle Street, suivie par Ralph Bingham, l'air résolu mais un tantinet affaibli des genoux, puis par Rupert Bailey à bicyclette. Ce dernier, au visage et aux membres couverts de boue séchée, offrait un spectacle frappant.
" Quel coup jouez-vous?
- Le onze centième, dit Rupert Nous sommes tombés sur un chien de passage.
- Un chien de passage?
- Oui, juste avant la poste. Nous avancions gentiment quand un chien errant s'est emparé de notre neuf cent quatre-vingt-dix-huitièmes balle et l'a remportée à Woodfield, et on a dû recommencer. Comment ça s'est passé, pour vous ?
- On vient juste de jouer notre onze cent cinquième. Une belle partie presque à égalité. " Je regardais la balle de Ralph qui reposait au bord du trottoir. " Vous êtes plus loin du trou, je pense. Votre coup, Bingham. "
Rupert Bailey proposa un petit déjeuner. C'était un homme qui aimait vraiment trop son confort matériel. Il n'avait pas un véritable esprit golfique.
" Un petit déjeuner! m'exclamai-je.
- Un petit déjeuner, répéta Rupert d'un ton ferme. Si vous ne savez pas ce que c'est, je peux vous l'enseigner en trente secondes. Cela se joue avec une cafetière, un couteau et une fourchette, et environ un quintal d'œufs brouillés. Essayez. C'est un passe-temps qui vous plaira de plus en plus. "
Je fus surpris de voir Ralph Bingham apporter son soutien à cette suggestion. Il était si près de mettre sa dernière balle dans le trou que rien n'aurait dû l'empêcher de terminer la compétition, croyais-je. Mais il acquiesça pleinement. . " Un petit déjeuner, c'est une excellente idée, dit-il. Allez-y, entrez. Je vous suis. J'ai envie d'acheter un journal. "
Nous entrâmes dans l'hôtel, et, quelques minutes plus tard, il nous rejoignit. Maintenant que nous étions attablés, j'avoue que l'idée d'un petit déjeuner ne me répugnait en rien. L'air vif et l'exercice m'avaient mis en appétit et, très rapidement, je fus en mesure de convaincre le serveur qu'il pouvait cesser d'apporter des portions d'œufs brouillés. Les autres ayant aussi fini, je suggérai qu'il était temps de nous y remettre. J'avais hâte de voir le match terminé et de pouvoir rentrer chez moi.
Nous sortîmes de l'hôtel un par un, Arthur Jukes en tête. Quand j'eus franchi les portes battantes, je le trouvai en train de regarder la rue de bas en haut, d'un air perplexe.
" Qu'y a-t-il? lui demandai-je.
- Elle est partie
- Qu'est-ce qui est parti?
- La voiture
- Oh, la voiture! dit Ralph Bingham. Tout va bien. Je ne vous en ai pas parlé? Je viens de l'acheter et d'embaucher le conducteur pour qu'il soit mon chauffeur. J'avais depuis longtemps l'intention d'acquérir une voiture. Un homme se doit d'en avoir une.
- Où est-elle ? " demanda Arthur, l'air déconcerté. Il semblait hébété.
" Je ne peux pas vous le dire à un kilomètre près, répliqua Ralph. J'ai dit à cet homme de se rendre à Glasgow. Pourquoi? Vous aviez un message à lui transmettre?
- Mais ma balle est à l'intérieur!
- Oh, c'est vraiment fâcheux. Vous voulez me dire que vous n'aviez pas encore réussi à l'en sortir? Oui, c'est un peu délicat pour vous. Je crains bien qu'en ce cas, vous ayez perdu la partie.
- Perdu la partie ?
- Certainement. Les règles sont parfaitement claires sur ce point. Une période de cinq minutes est accordée pour chaque coup. Le joueur qui ne peut frapper la balle dans ce délai perd le trou. Pas de chance, mais c'est comme ça! "
Arthur Jukes s'effondra sur le chemin et enfouit son visage dans ses mains. Il avait l'air d'un homme brisé. Une fois de plus, je suis obligé de le reconnaître, j'éprouvai une certaine pitié pour lui. Il avait lutté hardiment et c'était cruel d'être battu comme cela, au poteau.
" Je vais jouer le onze cent unième coup ", dit Ralph Bingham de sa voix odieusement suffisante, en adressant sa balle. Il eut un rire jovial. Un petit coursier s'était arrêté et le regardait faire gravement. Ralph Bingham lui tapota la tête.
" Eh bien, fiston, dit-il, quel club tu utiliserais, toi?
-Je revendique le titre de vainqueur! s'écria Arthur Jukes en se levant d'un bond. Les règles disent qu'un joueur qui demande l'avis de toute personne autre que son caddie perd le trou.
-C'est absurde ! " répliqua Ralph, mais je remarquai qu'il avait pâli.
" J'en appelle aux juges. "
- Nous faisons droit à l'appel, dis-je après avoir brièvement consulté Rupert Bailey. La règle est parfaitement claire.
- Mais vous avez perdu le match en ne jouant pas dans les cinq minutes prescrites.
- Ce n'était pas à moi de jouer. Vous étiez plus loin du drapeau.
- Eh bien, jouez maintenant. Allez-y ! Voyons votre tir.
- Ce n'est pas nécessaire, dit Arthur d'un ton glacial. Pourquoi jouerais-je alors que vous vous êtes disqualifié ?
- Je revendique un match nul .
-Je refuse.
- J'en appelle aux juges.
- Très bien. Nous les laisserons décider. "
Je consultai Rupert Bailey. Il me semblait qu'Arthur Jukes avait le droit de se prononcer. Rupert qui, bien qu'il fût un aimable compagnon, tout à fait charmant, avait toujours été un idiot congénital, n'en voyait pas la raison. Nous dûmes rejoindre nos mandants et annoncer que nous étions incapables de nous mettre d'accord.
" C'est ridicule, dit Ralph Bingham. Il nous faudrait un troisième juge. "

À cet instant, qui sortit de l'hôtel? Amanda Trivett! Une véritable déesse ex machina.
" Il me semble, dis-je, que vous seriez bien avisés de laisser Mlle Trivett en décider. Vous ne pourriez trouver meilleur arbitre.
- Je marche, dit Arthur Jukes.
- Cela me convient, à moi, dit Ralph Bingham.
- Tiens, qu'est-ce que vous faites ici avec vos clubs de golf? demanda la jeune fille d'un air étonné.
- Ces deux gentlemen se sont livrés à une compétition, expliquai-je, et un litige s'est élevé, à propos duquel les juges n'arrivent pas à se mettre d'accord. Il nous faut une opinion impartiale extérieure, et nous aimerions nous en remettre à vous. Les faits sont les suivants. "
Amanda Trivett écouta attentivement, mais, lorsque j'eus terminé, elle secoua la tête.
" J'ai peur de ne pas connaître assez bien le golf pour être capable de résoudre une question comme celle-ci.
- Alors, il faut consulter Saint-Andrew, dit Rupert Bailey.
- Je vais vous dire qui peut savoir cela, reprit Amanda après un moment de réflexion.
- Qui? demandai-je.
- Mon fiancé. Il vient de rentrer de vacances qu'il a entièrement consacrées au golf . C'est pour cela que je suis en ville aujourd'hui. Pour le voir. Il est très fort au golf . Il a gagné une médaille à Little-Mudbury-in-the World, la veille de son départ "
L'atmosphère devint tendue. J'eus la délicatesse de ne regarder ni Ralph ni Arthur. Puis le silence qui pesait sur nous fut brisé par un fort craquement Ralph Bingham venait de casser son niblick sur son genou. De l'endroit où se tenait Arthur Jukes nous parvint un bruit étouffé de déglutition .
" Faut-il que je lui pose la question ? dit la jeune fille .
- Ne prenez pas cette peine, répliqua Ralph Bingham.
- Ca n'a plus d'importance " , ajouta Arthur Jukes .

P.G. Wodehouse
© éditions joelle losfeld